J'ai tout perdu! mon enfant par la mort,
Et dans quel temps! mon ami par l'absence,
Je n'ose dire, hélas! par l'inconstance;
Ce doute est le seul bien que m'a laissé le sort.
Ainsi, il y avait quatre ans environ que la malheureuse avait été lâchée,—puisque son petit garçon, qu'elle aimait avec une ardeur triste de fille-mère, mourut vers 1813, et elle espérait encore un peu!
Toutefois, en 1817, elle n'espérait plus. C'est alors qu'elle rencontra, dans la troupe de Bruxelles, le comédien Valmore, de son vrai nom Prosper Lenchantin. Elle avait trente et un ans, et il en avait vingt-quatre. Elle l'avait connu tout enfant à Bordeaux, et l'avait fait sauter sur ses genoux. Cet ancien souvenir les rapprocha. Puis, Valmore s'aperçut qu'il aimait sa grande amie d'autrefois... C'était de ces comédiens qui se piquent de lettres,—et c'était un romantique. La mélancolie de Marceline, ses beaux yeux, ses cheveux éplorés, son long visage pâle, expressif et passionné, d'Espagnole des Flandres, émurent vivement le jeune «artiste»; il connaissait d'ailleurs les vers de Marceline et lui croyait du génie. Elle, raisonnable, se défiait, objectait la disproportion des âges... Mais quoi! il était beau, sincèrement épris, ingénument troubadour. Elle était seule au monde, avec un cœur meurtri, mais toujours un infini besoin d'aimer et d'être aimée, un besoin surtout d'être bonne à quelqu'un, de se dévouer... On devine sans peine ces nuances de sentiments, ce qu'il y eut d'admiration, d'enthousiasme,—et de respect,—dans l'amour de Valmore, et de demi-maternité et de tendresse protectrice chez Mlle Desbordes. Ce comédien et cette comédienne étaient, du reste, deux cœurs parfaitement ingénus, comme il appert de la Correspondance intime. Bref, ils s'épousèrent.
C'était l'union de deux «guitares», et aussi l'union de deux déveines, de deux guignes noires. Valmore n'avait jamais eu de chance... «Le 2 mai 1813, on donnait Amphitryon au Théâtre-Français. Valmore y jouait le rôle de Jupiter; à la dernière scène, lorsqu'il apparaît dans un nuage, armé de sa foudre, appuyé sur son aigle, la corde qui le retenait en l'air se brisa, et précipita de quarante-cinq pieds de haut le dieu amoureux. La chute était épouvantable; le pauvre Valmore fut emporté de la scène brisé, moulu, et plusieurs mois se passèrent avant qu'il pût remonter sur les planches.»
Chute symbolique. Toute sa vie Valmore dégringola de son nuage. Mais il se cramponnait. Comme l'illustre Delobelle, il «ne renonçait pas.» Valmore, m'a dit M. Sardou sur le témoignage de gens qui l'avaient vu jouer, était un fort médiocre comédien. Je lis dans une lettre de Marceline: «Valmore a rêvé de solliciter l'Odéon... Ce serait comme administrateur qu'il voudrait ce théâtre, et je t'avoue que j'aimerais mieux présentement pour lui cette carrière que celle d'acteur, car son genre est perdu en province.» Cela signifie qu'il paraissait «vieux jeu»,—en province! et en 1836! L'infortuné passait son temps à déclarer, tantôt qu'il n'accepterait de place qu'au Théâtre-Français, et dans les premiers emplois,—tantôt qu'il ne s'abaisserait pas à y rentrer, dût-on l'en prier à genoux. Et cependant il cabotinait où il pouvait pour gagner son pain, à Lyon, à Bordeaux, à Bruxelles...
Et chaque année, pendant trente ans, au temps des vacances, sa femme vient à Paris pour lui chercher un engagement qu'elle n'obtient jamais. Mais rien n'entame sa foi dans son cher artiste. Fidèlement, naïvement, elle entre dans ses illusions, dans ses rancunes, dans ses colères, dans ses gestes drapés, dans ses faux dédains. De dix pages en dix pages on croit entendre les phrases de la douce Mme Delobelle ou de Désirée: Monsieur Delobelle ne renonce pas; Monsieur Delobelle n'a pas le droit de renoncer; ou: Monsieur Delobelle dit qu'il renonce, qu'on lui en a trop fait.» Le ton, l'accent est le même, à s'y tromper: «Mon mari, dit Marceline, est un homme tout entier, immobile dans ses aversions. Il abhorre Paris; rien ne pourra le changer.» Ou bien: «Valmore m'a avoué qu'il préférait toutes les chances désastreuses que nous éprouvons de faillite en faillite et de voyage en voyage, à rentrer jamais à la Comédie française qu'il abhorre.» Ou bien: «Valmore est tout à fait réveillé de ses beaux rêves d'artiste... Il veut nous emmener dans quelque cour étrangère ou essayer une direction théâtrale à Paris...» Ou encore: «Mon mari qui t'aime de toujours incline jusqu'à tes genoux toutes ses fiertés d'homme...» (Cela, c'est tout à fait l'accent «Delobelle», ou, mieux, le style «Delmar»: vous vous rappelez l'étonnant cabot-pontife de l'Éducation sentimentale?) «Valmore, qui t'aime bien à travers ses grincements de dents contre la destinée...» Etc., etc... C'est d'un comique navrant.
Ce sont des ingénus, non des simples. Ils demeurent gens de théâtre par une innocente exagération de langage et par de petites déformations avantageuses de la réalité. «À vingt ans, dit Marceline, des peines profondes m'obligèrent de renoncer au chant, parce que ma voix me faisait pleurer.» L'explication est charmante; mais la vérité, c'est qu'elle perdit la voix à la suite de ses couches, et qu'elle avait alors vingt-trois ans, et non pas vingt.
Elle l'aime bien, son Valmore. Mais les rôles sont intervertis dans cette union, puisque c'est lui qui est le plus jeune (de sept ans), le plus faible et le plus beau. Elle parle de lui comme pourrait faire de sa femme un mari d'actrice, j'entends un mari amoureux. «Il est certain, mon bon ange, que je ne te connais pas de rival au théâtre. Ta chère voix a des physionomies aussi mobiles que ton visage, et, quand elle est dans ses bons jours, je sais qu'il y en a peu d'aussi pénétrantes, car ta prononciation est aussi distinguée que celle de Mlle Mars.» Marceline avait cinquante-six ans quand elle envoyait ces lignes à son mari.—Elle lui écrit, le 3 juillet 1846: «Tu n'es plus là le matin pour me laisser dormir... Dès sept heures, je tends les bras à la Providence et à toi.» Et, le 7 décembre de la même année: «Je t'aime! à tes pieds ou dans tes bras, je t'aime!...» Elle avait alors soixante ans; et il est vrai qu'elle venait de perdre une de ses filles.—Elle lui écrit, le 27 décembre 1852: «Bon jour et amour, cher mari à moi!» Elle avait alors soixante-six ans, et il en avait donc cinquante-neuf.
Lui, le digne comédien, en imaginait de bonnes pour se rendre intéressant. Il avait eu, ça et là, de courtes et banales liaisons avec des petites camarades. Il s'avisa, un beau jour, d'en éprouver d'affreux remords et de s'en ouvrir à sa femme. Miséricordieusement et, vers la fin, un peu avec le sentiment d'une mère qui pardonne aisément aux femmes d'avoir trouvé son fils trop beau, elle lui répond: «Pourquoi, Prosper, es-tu triste à ce point du passé?... Par quel miracle aurais-tu échappé aux entraînements que la chaleur de l'âge et la facilité de notre profession plaçaient devant toi?... Je n'en veux à personne de t'avoir trouvé aimable, mon cher mari. N'avaient-elles pas à me pardonner d'être ta femme, et, franchement, de ne pas mériter un tel bonheur?... Les rêves tristes du passé n'existent plus pour moi. Je te prie de les traiter toi-même avec indulgence et de ne rien haïr de ce qui t'a aimé...»
Qu'est-ce à dire? Au fond, cette absence de jalousie signifie que Marceline a eu pour son jeune mari une tendresse très sincère et très profonde, et la plus candide admiration, mais qu'elle a toujours aimé «l'autre», le séducteur, l'ingrat, et qu'elle n'a jamais aimé que lui, au sens entier et redoutable du mot. Cela éclate, dans cette correspondance, en traits bien significatifs. En 1836 (vingt ans après sa triste aventure), Marceline écrit à son amie, la chanteuse Pauline Duchambge, qui venait d'être lâchée, si j'ai bien compris, par le père Auber: «Tu es triste? Ne sois pas triste, mon bon ange, ou du moins lève-toi sous ce fardeau de douleurs que je comprends, que je partage. Toutes les humiliations tombées sur la terre à l'adresse de la femme, je les ai reçues. Mes genoux ploient encore, et ma tête est courbée comme la tienne, sous des larmes encore bien amères.» Les mots soulignés dans ce passage l'ont été par Marceline elle-même.—En 1838, le ménage Valmore est venu jouer à Milan. Marceline écrit à Pauline Duchambge: «Je t'envoie comme un sourire mon premier chant d'Italie. Leurs voiles, leurs balcons, leurs fleurs m'ont soufflé cela, et c'est à toi que je le dédie. Venir en Italie pour guérir un cœur blessé à mort d'amour, c'est étrange et fatal.» Le mot «amour» a été effacé dans le texte original, et cette rature est étrangement expressive. Deux mois plus tard, les Valmore sont sur le pavé de Milan, abandonnés, avec leurs deux petites filles, par un impresario en faillite. Marceline écrit à sa confidente: «Valmore a horriblement souffert; mais il ne se consolera jamais de ne nous avoir pas fait voir Rome.» Puis, sans autre transition: «Et moi, sais-tu ce que je regrette de cette belle Rome? La trace rêvée qu'il y a laissée de ses pas, de sa voix si jeune alors, si douce toujours, si éternellement puissante sur moi.» C'est elle-même encore qui souligne. «Je ne demanderais à Rome que cette vision; je ne l'aurai pas.» Il, c'est «l'autre», celui qui est parti et n'est pas revenu.