J'ai voulu ce matin te rapporter des roses;
Mais j'en avais tant pris dans mes ceintures closes,
Que les nœuds trop serrés n'ont pu les contenir.
Les nœuds ont éclaté. Les roses envolées
Dans le vent, à la mer s'en sont toutes allées.
Elles ont suivi l'eau pour ne plus revenir.
La vague en a paru rouge et comme enflammée.
Ce soir, ma robe encore en est tout embaumée...
Respires-en sur moi l'odorant souvenir.
Oui, Marceline a vécu d'un souvenir. Souvenir «odorant», mais brûlant aussi à d'autres heures, souvenir «rouge», souvenir de sang. C'était si facile à voir que Valmore lui-même en soupçonna quelque chose, et s'en émut à deux ou trois reprises.
Marceline, en l'épousant, avait oublié de lui conter son aventure. Telle Mme de Montaiglin dans Monsieur Alphonse; mon Dieu, oui. Seulement, ici, l'enfant était mort; et puis, c'était si loin! Marceline n'eut le courage ni de renoncer à ce qu'elle pouvait encore attendre de bonheur, ni de désespérer un brave garçon par l'inutile confession d'un passé dont les traces étaient totalement abolies... S'arrangea-t-elle pour qu'il crût l'avoir intacte? ou se soucia-t-il médiocrement qu'elle le fût (elle avait alors trente et un ans)? Mystère.
Le fait est qu'il ne s'opposa point à la publication des Élégies de sa femme (1819), et qu'il en conçut même quelque fierté. Mais c'était décidément un de ces malheureux qui passent leur vie à «se raviser», un eautontimôroumenos ingénieux et plein d'imprévu. Au bout de treize ans, il s'aperçut que certains vers de ces élégies étaient tout de même diablement brûlants, que ça n'était pas naturel, qu'il devait y avoir quelque chose là-dessous. Il se dit,—plus élégamment, car il se piquait d'élégance dans ses propos—: «Sapristi! où ma femme est-elle allée chercher tout cela? Ceci n'est point amour en l'air ni paroles de romances.» Et il lui fit, soit de vive voix, soit par lettres (car ces fâcheuses idées lui revenaient plus aigrement quand il était seul) des scènes de jalousie. Et Marceline éplorée lui répondait: «Mais, mon ami, il n'y a rien, je te le jure, rien de rien. C'est Pauline Duchambge et Caroline Branchu qui me content leurs peines; je me mets à leur place; et tout ça, c'est de la littérature.»
Valmore se laissait convaincre. Mais sept ans plus tard, au cours d'une autre absence de Marceline,—qui avait alors cinquante-trois ans,—son accès le reprenait. Et elle recommençait son plaidoyer qui est simplement délicieux, et combien habile! «... La poésie n'est qu'un monstre, si elle altère ma seule félicité, notre union. Je t'ai dit une fois, je te répète ici, que j'ai fait beaucoup d'élégies et de romances de commande sur des sujets donnés, dont quelques-unes n'étaient pas destinées à voir le jour. Notre misère en a ordonné autrement. Bien des pleurs et des plaintes de Pauline se sont produites dans ces vers que tu aimes, et dont elle est, en effet, le premier auteur. Après quoi notre vie a été si grave, si isolée... que je n'ai pas, je te l'avoue, donné une attention bien profonde à la confection de ces livres que notre sort nous a fait une obligation de vendre. Toute ton indulgence sur le talent, que je dédaignerais complètement sans le prix que ton goût y attache, ne me console pas d'une arrière-pensée pénible qu'il aura fait naître en moi... Tu vois que j'avais raison, mon bon ange, en n'éprouvant pas l'ombre de contentement d'avoir employé du temps à barbouiller du papier au lieu de coudre nos chemises, que j'ai pourtant tâché de tenir bien en ordre, tu le sais, toi, cher camarade d'une vie qui n'a été à charge à personne.»
Il suit peut-être de ces jalousies sans cesse recommençantes que, dans cette union bizarre, c'était le jeune mari qui aimait le plus; et cela est assurément flatteur pour notre Marceline.
27 avril 1896.
... Mais enfin qui donc fut l'amant de la pauvre Marceline Desbordes? Il paraît que la question est excitante, car elle m'a valu tout un paquet de lettres.