Avant de toucher ce vrai fond de Henri Lavedan, voyons d'abord en lui ce qui, tout de suite, apparaît.
L'œil guetteur et amusé, il a commencé par être un écrivain excessivement pittoresque, un peu dans la manière d'Alphonse Daudet (Inconsolables, Sire). C'est de ces savants exercices qu'il a passé à la peinture des mœurs mondaines. Venu immédiatement après Gyp, il a coloré et corsé le langage de Gyp. Ou, si vous voulez, il a poussé et développé le dialecte de Monpavon (du Nabab). Nul peut-être n'a parlé de façon plus soutenue «le parisien» des dix dernières années; nul n'en a mieux connu le vocabulaire, la syntaxe, les images, le ton, le geste, et ce que roule cette langue dans ses petits bouts de phrases inachevées et baroques, et les divers argots superposés qui y transparaissent. Il y a même ajouté de nouveaux tics. Cela va, parfois, dans le Vieux Marcheur, jusqu'à la convention la plus extravagante. Le style du père Labosse s'éloigne presque autant du langage usuel que de la prose de Bossuet. On y sent un petit commencement de démence.
Lavedan a connu aussi, mieux que personne, les rites et cérémonies de la toilette et du chic. Là encore, son observation s'exaspère volontiers en une fureur de fantaisie imaginative. Lisez, par exemple, dans Leur beau physique, le soliloque de ce mourant qui se fait apporter sur son lit toutes ses cravates, et les palpe, et les caresse, et s'enivre d'elles mélancoliquement avant d'entrer dans l'éternelle nuit. Cela est proprement lyrique.
Enfin, dans le brillant concours de nos conteurs ou dialoguistes mondains, dans cette lutte à qui nous offrira, sous prétexte de morale ou même sans prétexte, les plus surprenants tableaux de mauvaises mœurs dites élégantes, je crois démêler, chez Henri Lavedan, une peur d'être dépassé, une ardeur de frapper plus fort que les autres et de peindre plus cru, une excitation et comme une ébriété de pinceau. Bref, sa caractéristique est, très souvent, une outrance un peu haletante, capricante et fébrile.
Par là-dessous, une âme traditionaliste, profondément chrétienne d'éducation.
Hervieu est avant tout un déterministe vigoureux et subtil; Donnay, un ironique et un voluptueux. Lavedan, malgré tout, demeure un moraliste. Il a, plus que les autres, insisté sur le surgit amari aliquid de la vie joyeuse. L'immense ennui, le néant qui est au fond des existences purement mondaines, cette mélancolie noire dont sont envahis, quand ils ne s'amusent plus et même en s'amusant, ceux qui font profession de s'amuser, il nous en a donné, maintes fois, l'impression poignante (la Haute, Nocturnes). Et, une fois ou deux, il nous a dénoncé ce qui grouille dans ce vide, et comment ce nihilisme, d'ordinaire avachi et doux, des vieux viveurs peut tourner au farouche et au macabre. Voyez, dans le Nouveau Jeu, l'entretien nocturne du père Labosse avec son valet de chambre: chef-d'œuvre absolu; du Balzac en petites phrases.
Et voici paraître l'âme «vieille-France» de Henri Lavedan. Dans le monde qui s'amuse, il distingue toujours scrupuleusement les Salomon et les d'Aurec, et les viveurs de la bourgeoisie riche ou de la finance et ceux de l'ancienne aristocratie. Quoique ces deux classes se touchent souvent et se mêlent (et cette rencontre même est un phénomène social que l'auteur du Prince d'Aurec a étudié d'un effort très sérieux), elles lui inspirent des sentiments bien différents. Ses honnêtes duretés contre cette noblesse décadente dont il s'est fait spécialement le peintre impliquent, avec un sens très juste du rôle historique de la noblesse, une irréductible sympathie et un rien de préjugé. «Si l'on pèche plus dans cette société-là, fait-il dire à un abbé, on rachète aussi davantage. Vices et vertus, quand on dépense, c'est à pleines mains et par la fenêtre, à la gentilhomme.» Et en avant les zouaves de Charette et «les duchesses qui montent dans les mansardes». Les gentilshommes ni ne meurent ni ne font la fête comme ceux qui ne sont pas «nés». Au mot du prince d'Aurec: «Il y a la manière», répond le mot de Mme Blandain: «Vous vous croyez des Grammont-Caderousse». Joignez un goût d'artiste, et de Français du pays de Loire (vera et mera Gallia), et peut-être d'historien pour les vieilles choses jolies et fanées—croyances et meubles, mœurs et bibelots, pensées et fanfreluches—de cet ancien régime où nos origines plongent, qui est à nous tous et par où nous sommes tous «nobles» (Sire).
Au travers de tout cela, un sentiment chrétien très persistant, aux rappels inattendus («la petite épouse chrétienne» de Viveurs, l'acte d'amère contrition de Mme Blandain). Derrière Paris, ou dans Paris même, Lavedan nous montre la province, c'est-à-dire, derrière ceux qui s'agitent dans le vide du présent, ceux qui vivent de la foi du passé. Il aime, il peint avec une émotion vraie et un charme rare les vieux prêtres, les «bonnes dames», les vieilles demoiselles pieuses, les jeunes filles innocentes, les mœurs terriennes, les antiques foyers, les vies modestes, dévouées, secrètement héroïques...
Parce que le père Labosse, au milieu de ses gambades, n'a point cessé d'être «bien pensant», qu'il a gardé le respect des choses essentielles et que, docile au fond et enfantin, il n'a jamais commis «le péché de l'esprit», Henri Lavedan, bon psychologue en même temps que bon interprète de la miséricorde divine, accorde à ce polichinelle une mort comiquement orthodoxe et touchante... Sur quoi, je me pose cette question:—Tandis qu'il absolvait son vieux marcheur, qui sait s'il n'y avait pas, chez Lavedan, cette arrière pensée que Dieu lui appliquerait à lui-même, pour des péchés plus fins, le bénéfice de bons sentiments plus réfléchis, mais analogues?...
Et c'est ainsi que, sous le délicieux et pittoresque écrivain, sous le satirique osé, sous le moraliste inquiet et quelque peu divisé contre lui-même, sous l'observateur trop complaisant des «petites fêtes» de la chair triste, survit et se devine encore,—grandi et libéré, mais non point infidèle—le «bon petit enfant» à qui Mgr Dupanloup fut paternel autrefois.[(Retour à la Table des Matières)]