ÉMILE FAGUET
C'est principalement dans ses études sur le seizième siècle et sur le dix-huitième, et dans ses Politiques et Moralistes du dix-neuvième siècle, qu'il le faut considérer.
Sa marque, comme critique, c'est d'être, avant tout et presque uniquement, préoccupé et amoureux des idées; d'être un pur «cérébral», un pur «intellectuel», dirais-je, si ces mots étaient mieux faits et si un mauvais usage n'en avait corrompu et obscurci le sens.
D'autres critiques racontent leur propre sensibilité à l'occasion des œuvres qu'ils analysent. D'autres sont de bons biographes ou de bons peintres de caractères. Émile Faguet est, éminemment, un descripteur d'intelligences.
Tel autre, dessinant à grands traits impérieux l'histoire des idées ou l'histoire des formes littéraires, semble toujours écrire contre quelqu'un ou quelque chose et, même avant d'être moraliste, est invinciblement orateur et «dialecticien.» Faguet est un «logicien», et de quelle puissance!
Ses reconstructions de systèmes, religieux, philosophiques, politiques, sociologiques, sont merveilleuses d'ampleur, d'harmonie, de précision, de juste emboîtement de toutes leurs parties. Du cerveau de Faguet, Calvin, Buffon, Montesquieu, Joseph de Maistre, Proudhon, Auguste Comte sortent plus lumineux, plus liés, plus consistants, plus complets, plus forts.
Sa probité intellectuelle est des plus irréprochables qu'on ait vues. C'est elle qui lui a conseillé de s'en tenir presque toujours à des monographies d'esprits. Il lui eût été facile de produire, lui aussi, des systèmes; d'expliquer, par exemple, tout le développement d'une littérature par deux ou trois idées directrices, et de l'enfermer de gré ou de force (et si c'est de force, c'est plus beau) dans le cadre ingénieusement contraignant d'une histoire philosophique. Mais il y voit trop d'arbitraire et trop d'hypothèse. C'est un divertissement qu'il ne s'est plus permis depuis Drame ancien, Drame moderne, œuvre de jeunesse. Les aperçus systématiques sur une époque, il les relègue honnêtement dans ses préfaces.
Il s'en dédommage en construisant dans l'avenir. (Avez-vous lu cette étonnante étude: Ce que sera le vingtième siècle?) Et, en effet, ce n'est que le futur qu'on peut «systématiser» sans violenter le vrai.
Cette probité paraît dans son style si exact, si concis, si étroitement appliqué sur les idées, d'une clarté extraordinaire dans la plus vigoureuse subtilité, dédaigneux de la musique, dédaigneux de la couleur, et vivant (mais avec intensité) du seul mouvement de la pensée.
Faguet est le critique le plus austèrement «objectif» que je sache (et c'est cela peut-être qui rend austère aussi la définition que je tente de son talent). Nul ne tient sa personne plus strictement absente de ses ouvrages. Nul n'est plus exempt de parti pris, de passion, d'intolérance, de snobisme, de cabotinage, ni moins possédé (dans ses grandes études) par le désir de plaire.