Mais, comme il arrive, l'homme en lui se laisse deviner par tout ce que l'écrivain se refuse. Liberté fière, ignorance de toute intrigue, nulle vanité, simplicité de mœurs, humeur un peu farouche, bienveillance de pessimiste pour les personnes... je ne dis point que ces vertus ou ces dispositions sont impliquées par son scrupuleux objectivisme critique; mais, quand on connaît qu'il les a en effet, le souvenir de ses livres fait qu'on n'en est point étonné, et que l'on s'y attendait.

Je n'oserais dire qu'il ait toujours entièrement senti, à mon gré, les poètes, les romanciers, les dramatistes. Mais, comme critique des «penseurs», il me paraît le critique idéal. Il donne l'impression d'être égal, et quelquefois supérieur, à ceux qu'il définit.—Il ne lui manque qu'un peu de sensibilité, un peu de tendresse, un peu de paresse, un peu de sensualité: ce qui signifie simplement que sa complexion intellectuelle est des plus nettes, des plus accusées, et qu'il «remplit tout son type».

Je vois en lui une des pensées par qui les choses sont le plus profondément comprises et le moins déformées; une pensée calme, incroyablement lucide, d'une pénétration sereine; bref, un des cerveaux supérieurs de ce temps. Et tant pis pour ceux qui ne s'en doutent pas![(Retour à la Table des Matières)]

PAUL DESCHANEL

Son dernier discours est affiché, à l'heure qu'il est dans toutes les communes de France. Des paysans en épèlent, chaque dimanche, ce qu'ils peuvent et estiment que c'est «envoyé». Ils n'ont pas fini de le lire. Au surplus, ce discours reste «actuel» tant que la Chambre est en vacances.

Ce discours, j'ai eu la bonne fortune de l'entendre. Et j'avais entendu auparavant une des trois parties de celui de M. Jaurès. Ce fut vraiment une belle joute. On ne parle pas toujours, au Palais-Bourbon, si mal que vous croyez. Et l'éloquence, quand elle s'y rencontre, y est, en général, moins pompeuse et moins enflée qu'elle ne fut dans les Parlements de la Restauration ou même du gouvernement de Juillet. Les discours de Manuel et du général Foy, relus, nous feraient un peu sourire. Nous avons quelques orateurs émouvants et plusieurs debaters. Ce sont moins les talents et les connaissances que les caractères qui manquent à cette Chambre méprisée.

J'ai trouvé nos représentants mieux élevés et de meilleure tenue qu'aux autres séances auxquelles j'avais assisté. M. Jaurès a été écouté avec beaucoup de politesse par les centres et par la droite. Et M. Paul Deschanel n'a été que peu interrompu par l'extrême gauche. Une fois seulement, un petit homme noir, de figure sèche et mauvaise, a jeté quelques cris brutaux. Quant à M. Jaurès, tantôt il ricanait, tantôt il haussait ses larges épaules, mais avec plus d'ostentation que d'hostilité réelle, et surtout comme quelqu'un qui se sait regardé. À un moment, les deux adversaires ont échangé des propos tout à fait obligeants. Ils paraissaient croire au talent et même à la bonne foi l'un de l'autre.


C'était la première fois que j'entendais M. Jaurès. Autant que j'en puis juger sur une seule épreuve, M. Jaurès est un orateur-né, doublé d'un rhéteur habile, et qui a aisément une imagination de poète: ce qui fait bien des affaires. Nous avions eu la phrase de «la vieille chanson»: nous eûmes, ce jour-là, celle de «la cloche», et quelques autres, non moins belles. La voix est un peu sèche, mais d'un métal inaltérable et que nulle fatigue ne saurait fêler. La diction a d'harmonieux balancements. Elle est monotone et, même dans la discussion, elle est d'un prédicateur plus que d'un orateur politique. À cause de cela, et parce qu'il me semble avoir plus d'imagination et plus de sensibilité feinte ou vraie que de précision dans les idées ou de force dans le raisonnement, M. Jaurès ne serait peut-être pas mal nommé le Père Hyacinthe du socialisme.

Sa sincérité, quant au fond de ses doctrines, me paraît aussi incontestable que son manque de rigueur lorsqu'il s'agit de les exposer, et que les défaillances de sa probité intellectuelle lorsqu'il s'agit de les propager ou de les défendre. C'est que chez lui, et pareillement chez les meilleurs de ses compagnons, le socialisme est sans doute, avant tout, un état sentimental. Cela les rend dupes, j'imagine, d'une espèce d'illusion de la conscience. Comme ils sont toujours assurés de ce qu'il y a de généreux dans cet état sentimental et qu'ils s'en savent bon gré, volontiers ils se croient dispensés d'être précis dans le discours et scrupuleux dans l'action. Ils vont jusqu'à croire que la facile magnanimité de leur rêve les autorise à courir la chance des pires calamités publiques pour l'établissement aléatoire d'un régime social qu'ils sont même incapables de définir avec exactitude. Ils ont, dans la pratique, un peu de cette absence de scrupules qui est propre aux sectaires religieux.