Le socialisme, d'ailleurs, prête à l'éloquence. Et, comme il est encore dans la période de destruction (dont il est douteux qu'il sorte jamais), il a donc la partie belle, car c'est une ivresse de détruire, et c'est, en outre, une besogne où l'on excelle à peu de frais.
Malgré les avantages qu'ils ont ainsi ou qu'ils prennent sur lui, M. Paul Deschanel, à force de talent, mais surtout à force de sérieux, d'amour de la vérité, de franchise, de loyauté et de courage, a fini par conquérir l'estime même de ses plus irréductibles adversaires. Il lui est arrivé, l'autre jour, de se faire applaudir par l'assemblée tout entière. Je sais bien que lorsque d'aventure tous nos députés applaudissent ensemble, on est à peu près sûr que les uns applaudissent contre les autres, ou pour détourner les autres d'applaudir. Un applaudissement peut donc être universel sans être unanime. Mais j'aime mieux croire à l'unanimité de celui-là, et que toute la Chambre remerciait M. Paul Deschanel d'avoir su exprimer avec éclat des idées vraiment populaires et nationales et, par delà, vraiment humaines.
Triomphe mérité. Depuis quelques années, une double évolution, très intéressante, s'est accomplie dans le talent de M. Paul Deschanel et dans sa pensée politique.
Il avait contre lui, à l'origine, je ne sais quelle apparence de jeune parlementaire poussé en serre chaude, de député mondain, recherché des «salons», et dont les discours—déjà très substantiels pourtant—plaisaient comme de jolies conférences. Sa parole semblait presque trop «élégante», et sa diction apprêtée comme celle d'un clubman qui aurait reçu les leçons d'un sociétaire de la Comédie-Française. Mais, dès ce temps-là, j'avais confiance dans la netteté des traits de son visage; dans sa mâchoire, qui est robuste; dans le timbre si franc de son rire, et enfin, dans un certain regard, qui n'était pas d'un faible ou d'un efféminé.
J'avais raison. Le Deschanel politique a fini par tuer la légende du Deschanel mondain, ce qui n'était pas commode. J'ai remarqué que nul ne songeait plus, l'autre jour, à lui reprocher le soin légitime qu'il prend de son vêtement ou de ses cheveux, ni les «succès de salon» qu'il a pu rencontrer quand il était très jeune.—À mesure que sa pensée mûrissait, sa manière oratoire s'est simplifiée. Son dernier discours est admirable d'ordonnance serrée et lucide. Il a eu, à diverses reprises, de la cordialité dans le ton, et presque de la bonhomie. Sans doute, dans les passages proprement «éloquents», j'ai cru retrouver quelque reste d'artifice quand il y parlait au nom du sentiment; et j'eusse aimé mieux (quoique le morceau ait été acclamé) qu'il évoquât les «chers paysans de France» autrement que par prosopopée. Mais dans les endroits, plus nombreux, où il parlait au nom de la raison, il a montré une puissance que ses amis même attendaient à peine de lui. À ne considérer (s'il se peut) que la forme, j'ai eu l'impression que sa parole, directe, énergique, vibrante—merveilleusement claire—luttait sans désavantage contre l'énorme flot, épandu en nappe, de l'éloquence de M. Jaurès.
M. Paul Deschanel est, dès maintenant, un de ceux qui sont le plus capables d'agir sur les autres hommes par le discours.
Mais l'évolution de sa pensée politique est plus méritoire encore.