Il pouvait vivre et mourir «centre gauche», s'immobiliser dans une attitude de «sagesse» et de «modération» clairvoyante, ironique et totalement stérile. Or, le premier parmi les politiques de son éducation et de son monde, il a proclamé qu'il n'y a plus de centre gauche; qu'il ne faut plus qu'il y en ait, non plus que de parti radical; que cela ne répond plus à rien; et que ce qu'il faut fonder, c'est un grand parti national, un large torysme, généreux, humain, hardi aux réformes,—en face du socialisme révolutionnaire.

En même temps, M. Paul Deschanel rompait avec les économistes classiques. Leur idéal est de réduire au minimum l'intervention de l'État, par égard pour la liberté des individus. Mais cela suppose peut-être un régime où l'État n'imposerait aux individus qu'un minimum de charges. Chez nous, à l'heure présente, avec les impôts monstrueux que nous avons et le service obligatoire, il n'est vraiment pas assez sûr que l'État rende aux particuliers l'équivalent de ce qu'il leur prend. Il leur doit donc du retour. Il en doit surtout aux classes populaires. L'État n'est point quelque chose d'aussi abstrait qu'on le dit. L'État, c'est la communauté. Tous doivent aide et protection à tous. Il faut seulement que cette protection ne soit point oppressive de la liberté individuelle, et serve même à la développer.

Le philosophe Izoulet a trouvé cette formule: «L'individu comme principe et comme fin; l'État comme moyen.» Voilà peut-être l'idéal nouveau.

M. Paul Deschanel semble de cet avis. Il oppose très heureusement, à l'«association forcée» qu'est le socialisme, les associations libres. Il pense que l'État doit les favoriser, tout en les laissant libres en effet. J'ai peur que la forme et la mesure de l'intervention de l'État ne soient assez difficiles à fixer dans de telles conditions. Mais en cherchant bien...


M. Paul Deschanel cherche, travaille, progresse, apprend, ose de plus en plus. Né d'un vieux sang républicain et très pur; muni des meilleures «humanités»; formé à la fois par la fréquentation du monde, par l'étude de l'histoire et de l'économie politique, et par de longs voyages en Amérique et en Allemagne (tout à fait l'éducation d'un homme politique d'outre-Manche, comme vous voyez); honnête homme avec raffinement; très courageux, et du courage le plus allègre; et, par surcroît, ayant eu l'esprit de n'être pas encore ministre, il m'apparaît, j'ai plaisir à le dire, comme une des grandes espérances de notre pays.[(Retour à la Table des Matières)]

ALPHONSE DAUDET

Ce que l'on va rendre à la terre cet après-midi, c'est l'enveloppe mortelle d'une âme charmante, servie par les sens les plus fins et qui sut exprimer par des mots les frissons qu'elle recevait des hommes et des choses; âme infiniment impressionnable, tendre, frémissante, aimante. Et c'est pourquoi, parmi la banalité ou la hâte forcée des panégyriques que cette mort a suscités, il y a eu—chose rare en telle circonstance—de la tendresse, une émotion non jouée, des larmes ou, comme le disaient les Grecs, pères lointains d'Alphonse Daudet, «un désir de larmes».


Personne n'aima plus la vie que celui qui vient de mourir après avoir souffert vingt ans. Enfant et adolescent (il le contait lui-même volontiers), il était comme ivre d'être au monde, de voir la lumière, et de sentir. Transplanté de Nîmes à Lyon, la cité brumeuse lui fait prendre conscience de son Midi et met en lui, sans doute, de quoi être un jour quelque chose de plus qu'un félibre supérieur. Toutefois, venu à Paris, il continue de gaspiller ses jours et les présents des fées: mais une femme—sa femme—le recueille, l'apaise à la fois et le fortifie, et, en apportant à ce tzigane l'ordre et la paix du foyer, le fait capable de tâches sérieuses et de beaux livres. La maladie, enfin, le complète. Elle agrandit son cœur et sa pensée par l'effort de souffrir noblement, et par les méditations mêmes et les lectures de ses longues insomnies; et d'autre part elle pousse à l'aigu son expressive fébrilité d'artiste. En sorte que je ne sais si l'on vit jamais chez aucun écrivain, plus surprenant accord de la sensibilité pittoresque et de la sensibilité morale.