Il me disait un jour: «Quand je songe à quel point j'ai eu jadis la folie et l'orgueil de vivre, je me dis qu'il est juste que je souffre.» Je me suis rappelé ce propos d'héroïque résignation en voyant, parmi les roses qui jonchaient son lit de mort, sa tête devenue ascétique et, sur sa poitrine, le crucifix...[(Retour à la Table des Matières)]

LA RÉPUBLIQUE FRANÇAISE

On dira d'elle ce qu'on voudra: elle a ceci pour elle, qu'étant la plus révolutionnaire des républiques, elle est pourtant l'héritière d'un passé monarchique plus long et plus illustre que celui d'aucune des nations européennes. Fille du peuple, bonne fille quand elle veut, pas imposante, Marianne a de plus vieux meubles, de plus vieux châteaux et de plus vieux parchemins que tous les rois et tous les empereurs du monde. Et ainsi, elle a su faire le plus bel accueil au dernier des autocrates, rien qu'en faisant saluer les trois siècles de la très jeune Russie par quatorze cents ans d'histoire de France.

(Car je ne pense pas qu'on fasse plus de tort à la Russie en la datant d'Ivan le Terrible, qu'à la France en la datant de Clovis.)

C'est Napoléon Ier, invisible et présent sous le porche de l'Arc de Triomphe, qui reçut le czar à l'entrée de la bonne ville. À l'hôtel de la Monnaie, les jetons de la reine Marie-Antoinette l'amusèrent un moment. La Révolution l'accueillit au Panthéon; Saint Louis et le moyen âge à Notre-Dame et à la Sainte-Chapelle; Louis XIV et Napoléon aux Invalides; Molière chez lui; Richelieu, Corneille et Racine à l'Académie. Là, puis sur la rive historique de la Seine «aux peupliers d'or», et le lendemain, chez le Roi Soleil, sa bienvenue lui fut souhaitée en des vers magnifiques ou gracieux, dont le tour propre et toute la composition secrète témoignaient de l'antiquité d'une langue lentement formée et à la fois épurée et enrichie par toutes les savantes lèvres qui l'ont parlée depuis le Serment de Strasbourg. Au nouvel Hôtel de Ville, pieusement reconstruit selon la figure de l'ancien, quarante générations de prévôts des marchands firent leur compliment au monarque absolu par la bouche d'un socialiste. Et là encore, la façon dont nos plus décidés révolutionnaires reçurent le despote ami impliquait une gentillesse et une finesse d'esprit héritées de beaucoup de siècles et retrouvées fort à propos. Louis XIV, enfin, lui fit les honneurs de Versailles. Bref, la République, pour se tirer galamment d'affaire, n'eut qu'à dire à son hôte: «Sire, je vous présente mes aïeux; et, ce que vous pouvez voir en moi-même d'agréable et d'élégant, c'est à eux que je le dois.»

Il me semble donc que, pendant ces heures uniques, nul, même parmi le peuple ombrageux des faubourgs, ne put haïr complètement ce passé de la France, qui venait si gracieusement à notre aide. Le plus ignorant sentit peut-être que l'ancien régime n'est pas tout entier dans la Saint-Barthélemy ou dans les Dragonnades, pas plus que la Révolution n'est tout entière dans la Terreur. On n'était pas fâché de montrer à cet empereur, de bonne famille sans doute, qu'on n'était pas non plus sans papiers et qu'on avait même des ancêtres assez reluisants.

Et je voudrais que, de ce contentement si naturel et si légitime, il restât à la République un sourire, une douceur, le désir de juger toujours dans un esprit équitable ce passé qui, en cette occasion, lui fut si avantageux; qu'elle acquît par là l'utile notion de la lenteur nécessaire des transformations politiques et sociales, et qu'alors, sans rien perdre de sa générosité et sans rien répudier de ses rêves, elle se défiât un peu plus de ses ignorances, de ses impatiences, de ses intolérances, et se gardât aussi de quelques-uns de ses conducteurs.

Ce ne serait pas le moindre bienfait de la visite du Czar que d'avoir réconcilié Marianne avec l'histoire de France.[(Retour à la Table des Matières)]

BERNADETTE DE LOURDES