C'est un poème délicieux, un chapitre ajouté à la Légende dorée par un artiste à la fois ingénu et subtil.
M. Émile Pouvillon, cet amoureux de la terre, qui nous apporte quinze jours à peine, chaque année, ses yeux bleus de faune et d'enfant dans une bonne figure cuite d'officier et qui, le reste du temps, rêve là-bas dans son Quercy, était tout disposé à comprendre la petite pastoure visionnaire. Il a reconnu, en Bernadette Soubirous, une Césette plus sainte, mais non plus compliquée ou plus savante. Il a su entrer si aisément dans cette âme limpide et, d'autre part, il a si harmonieusement enveloppé le drame surnaturel du décor naturel qui lui convenait, que le miracle paraît presque tout simple et charme plus qu'il n'étonne.
La vision de Bernadette est préparée par ses solitudes de bergère dans un paysage où les objets prennent volontiers des airs d'apparitions. Il n'est pas probable que la Vierge se montre jamais beaucoup en Beauce, ou même en Sologne. Mais les montagnes, c'est la terre qui touche au ciel et qui s'y mêle déjà. Surtout au crépuscule: «... Le jour meurt..., les limites des choses se dissolvent. Il n'y a plus de certain que les sommets, comme des escaliers pour le rêve. Bernadette regarde. Ce qu'elle aime habite par là: le Bon Dieu, la Sainte Vierge. Oh! se hausser sur la pointe des pieds, voir un peu!»
La petite sainte ne subit que des tentations humbles comme elle: une brebis rétive qui l'induit presque en colère, des fraises sauvages qui sont tout près d'éveiller sa gourmandise, les rubans et le dé du colporteur qui la mènent à deux doigts du péché de coquetterie. Et elle conçoit aussi un paradis à sa portée. Ce n'est qu'un paysage de la terre, allégé, angélisé, un paysage avec des fleurs, des arbres, des clochers et des noms de paroisses, et des angélus, et des cérémonies, et des processions; et les saints et les élus continuent d'y faire ce qu'ils ont fait ici-bas,—comme les ombres des morts dans l'île des Cimmériens, avec plus de joie seulement. Car imaginer, c'est, inexorablement, se souvenir: et de quoi Bernadette se souviendrait-elle?
Le bon hagiographe Pouvillon a pieusement extrait de cette histoire miraculeuse tout ce qu'elle comportait de poésie, d'humanité et d'évangélisme.
Poésie méridionale, lumineuse et précise. Ciel, terre, animaux et plantes, tout a une âme, comme jadis pour le bon saint François. Et tout vit, dans ce drame mystique, d'une vie concrète. Tout y est matérialisé. Pas une pensée qui n'ait son «signe» terrestre, très arrêté de contours. Rien de vague ni de nuageux dans les impressions de Bernadette. Les «voyants», du moins ceux du Midi, sont des gens qui «voient» mieux et plus nettement que nous, même les images de ce bas monde. La création est un système de symboles, mais les symboles sont clairs et consistants au pays du soleil.
À un seul moment, le poète estompe les objets. C'est pour nous peindre une après-dînée, à Biarritz, dans la villa impériale. Son art est tel que ce «tableau de cour» ne détonne point dans cette naïve histoire d'un miracle rustique. Il nous suggère impunément l'idée de crinoline: «Les convives se dispersent sur la terrasse dans le parc. Les mauves délicats, les bleus pâles des robes flottent légers comme des fleurs dans l'herbe. Les jupes s'étalent très larges, noient les fauteuils en bambou; des fichus, des écharpent moussent sur les épaules, sur les gorges dont la blancheur ça et là s'épanouit...»
Le drame humain éclate surtout dans un épisode. C'est quand Bernadette, retirée en un couvent de Nevers avant l'érection de la basilique de Lourdes, avant la splendeur des pèlerinages nationaux, vit humble et cachée et comme absente de sa gloire, durant que toute la catholicité exalte son nom. En se figurant les magnificences sorties d'elle, et qu'elle ne verra jamais, la candide religieuse a un mouvement d'orgueil, vite réprimé et pleuré. Mais cela nous a valu des pages d'une couleur vibrante et d'une émotion profonde.
Du petit jardin de son cloître, sœur Marie-Bernard retourne en esprit dans Lourdes transformée. Elle assiste à l'une des grandes journées: supplications de toute une multitude, prières presque furieuses, sommation de la souffrance humaine à la pitié divine, arrachement du miracle trop avare: «... Au signal des prêtres, les pèlerins s'agenouillent, se prosternent, et par moments ils demeurent immobiles, les bras en croix, comme un peuple de suppliciés... L'ostensoir passe et un frisson agite les malades. Les fronts se mouillent, les paupières battent. Un éclopé, pas loin de sœur Marie-Bernard, travaille à remuer sa jambe inerte; un hydrocéphale balance sa tête avec un gloussement qui doit être une prière. Et, seuls vivants dans un pauvre paquet d'os et de muscles ankylosés, noués en boule dans une corbeille, les yeux d'une rachitique roulent, désorbités, effrayants du désir de vivre, de la volonté de guérir...» Mais il faut tout lire.