Enfin, le poème d'Émile Pouvillon est tout pénétré d'évangélisme, de partialité pour les petits, de défiance à l'égard de la société bourgeoise et des «autorités constituées», de doutes sur le bienfait de la civilisation industrielle, et de cette idée que le chef-d'œuvre de l'homme, ce qu'il y a de plus beau et de meilleur au monde, c'est la foi et la bonté parfaite dans une âme simple.
Bref, M. Pouvillon aime sa petite bergère; il aime ses visions; il aime Notre-Dame de Lourdes. Croit-il en elle?
Non; car, le soir même de l'apparition de la Vierge, par une imagination digne de Victor Hugo, il entend converser entre eux les pics pyrénéens. Chaque mont rappelle qu'il eut, lui aussi, sa chapelle miraculeuse et son pèlerinage. Et le Gar, alors, dit au Béout: «Ne t'enorgueillis pas trop... La Vierge t'a visité, prétends-tu? Telle est ta gloire? Que serait-elle donc si, comme moi, tu avais été dieu! Ce fut ainsi pourtant... Seul maintenant, sans honneurs, je survis à ma divinité. Prends garde, ami: la pensée des hommes est changeante.» Et d'autres voix de montagnes s'élèvent: «Nous aussi, nous avons été des dieux. Les anciens hommes avaient voué des autels au dieu Béiséris, au dieu Illumne...» Et M. Pouvillon sait aussi que les miracles sont injustes, puisqu'ils ne guérissent pas tous les malades qui ne sont pas des méchants; il sait qu'au surplus ni la phtisie ni le cancer n'ont jamais senti la vertu de l'eau miraculeuse; et il sait encore d'autres choses.
Il ne croit, pas, et cependant!... Du moins, il aime ardemment ce qu'il ne croit pas tout à fait, et qu'il voudrait croire. Il est comme sont aujourd'hui beaucoup d'entre nous: il a la piété sans la foi. Il songe:
—Que l'image de Notre-Dame de Lourdes ait été uniquement créée par le désir de Bernadette, qu'importe? Elle a consolé et guéri de pauvres âmes et des corps souffrants; elle a fait connaître à de bonnes personnes des minutes ineffables, de ces minutes où l'on vaut davantage, où l'on vit hors de soi, où l'on communie dans un même sentiment avec des milliers d'autres êtres. Et c'est là un bénéfice assez clair. Et puis, que savons-nous? Ce qu'on appelle miracle n'est sans doute qu'une dérogation aux lois naturelles que nous connaissons, par conformité à d'autres lois que nous ne connaissons pas. Il est vrai qu'alors ce ne serait plus proprement le miracle... Ou bien n'y a-t-il point des phénomènes qui, tout en restant «naturels»,—tels que l'hallucination de Jeanne d'Arc ou de Bernadette,—ne s'expliquent pourtant que par quelque chose d'inexplicable, par une force divine cachée dans une âme?...
Et ne dites point: «À peine un malade sur mille a été guéri; et pourquoi celui-là?» Qu'importe, si l'âme croyante reconnaît à son Dieu, et à Celle qui lui porte nos prières, le droit de paraître agir arbitrairement? On pardonne tout, pour ainsi parler, au Dieu qu'on aime; on lui pardonne même les choix dont on est exclu; on le déclare juste et bon, quoi qu'il fasse. C'est le croyant qui crée, par son amour, la justice de son Dieu. On l'aimerait moins s'il était parfaitement et évidemment équitable, car on aurait moins à lui sacrifier. Bernadette le savait bien, elle qui, ayant procuré tant de guérisons, ne fut point guérie, et mourut, à trente ans, d'une nécrose, et fut heureuse d'en mourir...
Et voilà des sentiments qui font furieusement honneur aux hommes.
Ce livre est infiniment doux. Il nous fait sentir ce que le rêve du surnaturel ajoute d'adorable aux âmes naturellement bonnes. Il contient l'âme vraie de Bernadette, et il interprète Lourdes avec une bienveillance qui écarte les grossièretés fâcheuses du spectacle extérieur.