Comme la débauche et la cruauté se tiennent, 1889 avait failli nous léguer, avec les danses obscènes, les courses de taureaux. Qui sait si 1900 ne nous les ramènera point, et si nous ne serons pas mûrs alors pour cet ignoble plaisir? Chaque Exposition nous laisse plus prêts aux spectacles violents de cirque et d'arène, aux jeux romains ou byzantins...
Oui, je parle en moraliste effaré. Que serait-ce si j'étais économiste? et que font ici les économistes, s'ils ne s'effarent pas?
Je néglige tout ce qu'une Exposition universelle peut permettre et recouvrir de spéculations louches—avant, pendant et après—et tout ce déchaînement de réclame, de puffisme, c'est-à-dire de mensonge et de vol, et toute cette fureur d'entreprises de plaisirs publics. Une année d'Exposition, c'est l'hégire sainte pour tout ce qui porte une âme de maquignon, de négrier ou de forban cosmopolite.
Mais voici qui est plus grave peut-être. Des milliers de pauvres gens, que l'Exposition aura attirés à Paris et momentanément occupés, y resteront quand il n'y aura plus de travail pour eux, et y grossiront l'armée des meurt-de-faim...
D'autre part, une Exposition universelle, c'est le Chanaan des filles. Cette année-là est, dans un sens que n'a point prévu l'Écriture, «l'année des vaches grasses». Elles pullulent et prospèrent. L'offre grandit avec la demande... Puis, la demande décroît subitement. Que deviennent alors ces malheureuses?...—Toute Exposition a pour conséquence un développement considérable de la prostitution et, peu après, la diminution de ses débouchés. D'où une crise qui s'ajoute à tant d'autres.
La réjouissance finie, les misérables, plus nombreux, se retrouvent aussi moins résignés... Des voix autorisées nous diront que ces fêtes sont les fêtes de la paix et de la fraternité; et jamais nous n'aurons entendu plus de solennelles facéties et de sottises officielles. La vérité, c'est qu'en exaltant l'espoir des peuples sans leur apporter plus de vertus, les fêtes de la paix sèment en eux des germes de guerre. Les plus hideuses journées de la Révolution suivirent de près la messe surprenante (c'était Talleyrand qui la célébrait) de la Fédération de 1790. Les lendemains des rêves sont dangereux, surtout quand ces rêves furent d'une qualité un peu basse. On se heurte de nouveau à la réalité; on la trouve plus rude qu'auparavant, et l'on s'irrite. La foule est plus paresseuse, plus envieuse, plus prête aux inutiles révoltes après ces brèves godailles et ces grossières féeries.
Je me résume...
Mais, à ce moment, mon bouton céda sous les insistances de ce raseur; et je m'esquivai prudemment.[(Retour à la Table des Matières)]
POUR ENCOURAGER LES RICHES.
Qu'on ne se méprenne pas sur l'esprit des réflexions qui vont suivre. Je sais que, entre l'égoïsme où nous vivons presque tous et la charité parfaite, l'entier dépouillement des saints, la distance est grande, et les degrés nombreux et rudes. Ceux qui en ont franchi, ne fût-ce que quelques-uns, méritent déjà beaucoup de respect et d'estime, et il convient plutôt de les louer de ce qu'ils ont fait que de leur reprocher de n'avoir pas fait davantage. Une telle sévérité n'irait pas sans hypocrisie, car sommes-nous sûrs que, à leur place, nous en eussions fait même autant?