Mais, cela dit, il me sera peut-être permis, à l'occasion d'un événement récent, de hasarder une remarque fort simple. C'est que les personnes très riches sont privilégiées de plus de façons encore qu'il ne paraît à première vue; c'est que, en même temps que la charité sous sa forme la plus élémentaire, qui est l'aumône en argent, semble devoir être plus facile aux gens qui en ont beaucoup, ceux-ci, à mérite égal—et en vertu de leur richesse même, qui les signale à l'attention et leur permet des largesses d'un chiffre imposant—sont singulièrement plus assurés de la reconnaissance publique que les gens de condition médiocre ou petite, et, ainsi, ne manquent guère de recevoir, dès ici-bas, la récompense de leur bonne volonté. En sorte qu'on pourrait recommander la charité aux gens exceptionnellement millionnaires comme un «sport» avantageux, au cas où il ne suffirait point de la leur recommander comme un devoir.


Donc, la semaine dernière, à propos de la mort d'une dame qui fut évidemment une femme de bien, les journaux abondèrent en louanges si enthousiastes sur la charité de la défunte, que je ne vois guère ce qu'on y eût pu ajouter s'il se fût agi de saint Vincent de Paul ou de la Sœur Rosalie.

Qu'avait donc fait cette dame? Oh! des choses excellentes.

Elle avait une fortune de cent quatre-vingts millions. Le chiffre a été donné par un journal monarchiste, religieux et mondain. Et, soit dit en passant, il est remarquable que de telles révélations, et sur des choses d'un ordre si privé, puissent être faites par les journaux, et que celle-là en particulier, si propre à étonner les pauvres et à les induire en de mauvais sentiments, nous ait été apportée par une gazette dont l'emploi ordinaire est de défendre ce qui nous reste du vieil ordre social et, spécialement, l'aristocratie du nom et celle de l'argent et leurs conjonctions si intéressantes...

Une fortune de cent quatre-vingts millions, si elle n'a pas été mal acquise, n'a pu être acquise pourtant que par la spéculation, qui est une forme du jeu et qui, étant la recherche du gain sans travail, est, aux yeux d'un chrétien, sur la limite extrême des choses permises. Je ne dis rien de plus et ne vous répéterai pas la phrase de Bourdaloue sur les commencements des grandes fortunes. Et c'est pourquoi, outre un naturel sentiment de compassion pour les pauvres, cette dame éprouva sans doute le besoin de racheter ce qu'il pouvait y avoir, non certes de souillé et d'injuste, mais, forcément, de gênant pour une âme haute, et de pas du tout vénérable et de pas du tout évangélique, dans l'origine, quelle qu'elle ait été, d'une opulence aussi démesurée. Et il la faut louer d'avoir eu cette idée-là; car enfin «rien ne l'y forçait», et des personnes aussi riches qu'elle ne l'ont pas eue.

Et donc, dans les vingt dernières années de sa vie, je crois, cette dame consacra, fort intelligemment, de quinze à vingt millions à des fondations de bienfaisance. Qu'est-ce à dire? Cela vaut la peine d'être précisé.

Cette dame devait avoir, il y a vingt ans, cinq ou six millions de rente. Je n'imagine pas qu'elle dépensât pour elle-même plus d'un demi-million, car elle n'avait pas de vices; et, dans notre société aux mœurs peu fastueuses, il doit être difficile à une vieille femme, et qui vit seule, de dépenser davantage. Puis elle donnait aux pauvres... mettons un million. Et ainsi elle n'économisait que de quatre à cinq millions chaque année. Et cela, je le répète, est admirable, puisque enfin notre conception, toute romaine et toute païenne, de la propriété lui conférait le droit strict de capitaliser indéfiniment tout son revenu et de n'en pas détourner pour les autres un rouge liard.

Après quoi, jugeant avec raison qu'elle avait fait son devoir, et plus que son devoir, cette dame, sur ses cent quatre-vingts millions, s'est contentée de léguer trois cent mille francs à diverses bonnes œuvres. Qu'est-ce à dire encore? C'est comme si, ayant cent quatre-vingt mille francs—et pas d'héritiers naturels directs—vous faisiez, après votre mort, largesse de quinze louis aux pauvres de Jésus-Christ. Mais en réalité, c'est encore moins, s'il est vrai que la proportion entre la part de jouissance légitime et la part d'aumône chrétiennement due soit fort différente, et même inverse, dans un avoir familial de cent quatre vingt mille francs et dans une fortune de cent quatre-vingts millions.

Toutefois, je crois comprendre ici la pensée de cette dame. Elle n'a voulu pratiquer que la charité la plus difficile: celle qu'on fait de son vivant. Elle a dédaigné la gloire de ce dur et habile M. de Montyon. Si elle eût seulement légué quinze ou vingt millions aux indigents, elle passait du coup pour une des plus illustres bienfaitrices de l'humanité souffrante. Elle s'y est refusée, par un tact très délicat. Elle a redouté de recevoir alors plus que sa récompense: elle a craint la statue. Il faut apprécier ici la modestie et la finesse de sa pensée, quoique les pauvres en aient pâti.