Au reste ce détail, et aussi le formidable total de sa fortune, ont été connus trop tard pour arrêter les premières manifestations de l'admiration et du deuil publics. Déjà cette dame avait reçu, vivante, la distinction officielle la plus considérable qui ait jamais été accordée à une femme. Ses obsèques ont été suivies par de nombreux représentants du pouvoir et par le président du Conseil municipal socialiste de Paris. Tout cela est bien curieux. Je ne prétends pas que, vivante ou morte, on l'ait uniquement récompensée d'avoir été riche: mais il ne serait pas non plus exact de dire qu'on l'a uniquement récompensée d'avoir été charitable. Ce qu'on a glorifié en elle, c'est l'un et l'autre à la fois, c'est la rencontre impressionnante d'un peu de vraie bonne volonté et de beaucoup d'argent. Et l'on croit la démocratie envieuse!
Certes elle l'est: mais qu'elle est douce aussi, et facile à séduire! Un saint Jean Chrysostome ou un saint Grégoire de Nazianze eût jugé que cette dame avait seulement commencé à faire son devoir; et notre République démocratique l'exalte comme une héroïne de la charité.
Et cependant, telle humble femme du peuple donne non seulement le peu de pauvre argent qu'elle gagne à la sueur de son front, mais tout son temps, et toutes ses forces, et tout son cœur, bref, se «sacrifie» à des enfants abandonnés, à des filles sans asile, à des malades, à des vieillards. Il arrive qu'on la signale à l'Académie. L'Académie ne peut pas la nommer officier de la Légion d'honneur: elle lui octroie cinq cents francs,—auxquels elle joint, il est vrai, un mot spirituel et, quelquefois, un compliment ironique.
Je prie les gens très riches qui peut-être liront ceci, de ne point se dire: «Voilà une singulière façon, et bien engageante vraiment, de nous prêcher la charité! Si, d'avoir donné vingt millions aux pauvres, cela vous attire de telles oraisons funèbres, nous avons donc deux raisons pour une de garder notre bel argent.»
Ces personnes se tromperaient. Non, encore une fois, ceci n'est point un discours de haine. Je n'ai pas nié un instant le rare mérite de la dame dont j'examine, comme j'en ai le droit, les actes publics. Et même, ce mérite m'apparaît mieux en y réfléchissant.
Rentrons en nous-mêmes. Il faut un grand effort, une extrême attention à écarter les prétextes égoïstes, beaucoup de petites victoires remportées sur soi, pour donner réellement aux pauvres, selon l'antique commandement, la dixième partie de son revenu, quand il la faut prélever sur un argent qu'on doit à son travail, et à un travail qui souvent nous est pénible jusqu'à l'angoisse. Cela ne va pas tout seul, et il faut le bien vouloir, même quand l'argent que nous gagnons dépasse notablement nos besoins et nous permet une vie déjà large et aisée. On est tenté de croire que ce prélèvement, ou plutôt cette extraction est moins dure quand elle se pratique sur de l'argent qu'on a reçu sans peiner et sur un superflu énorme, un superflu de cent ou de cent cinquante millions, comme dans le cas qui nous occupe... Eh bien, c'est peut-être une erreur.
Mathématiquement, il se peut que cinq mille francs, par exemple, soient pour un Gould ou un Vanderbilt ce qu'est un sou pour un ouvrier ou un petit commis; et vous en conclurez que le roi de l'or n'aura pas plus de mérite à donner ces cinq mille francs que l'homme du peuple à donner un sou. Il en va peut-être autrement dans la réalité. Je crois que, finalement, l'argent se fait encore plus aimer par sa masse que par le besoin qu'on en a. L'homme a moins de mal à lâcher quelques sous qui représentent quelques secondes ou quelques minutes de son labeur et dont il pourrait profiter effectivement, qu'à abandonner une grosse somme dont il n'a nul besoin et qui représente surtout le travail des autres. Cela est ainsi.
L'argent nous possède d'autant plus qu'il est en plus grande quantité et que, en un sens, il nous appartient moins, n'étant presque plus le produit de notre effort personnel. Il nous fascine alors par toute la puissance que nous sentons accumulée en lui; et, justement parce que cette puissance, étant indéfinie, paraît énorme et merveilleuse, nous n'avons plus le courage de la détacher de nous, ni même de diminuer sérieusement ce qui amplifie si fort notre être. Quand je dis «nous»... Mais, comme dit Figaro, il n'est pas nécessaire de tenir les choses pour en raisonner...