Soyons sincères, même contre nous. Les premières nouvelles des massacres d'Arménie ont paru laisser la France assez indifférente. Il faut dire pour l'excuse du public (et ce point est tout à fait digne de remarque) que ces nouvelles ne nous ont guère été données, d'abord, que par des publicistes de tempérament violent et enclins à l'exagération, et que la plupart des journaux qui passent pour «sérieux» et «modérés» ont commencé par garder sur ces affaires un silence tenace. On en a, depuis, cherché les raisons; et, bien entendu, on en a supposé de vilaines. La vérité, c'est que, sans doute, le gouvernement n'a mis aucun empressement à nous renseigner; mais c'est aussi que, rendus timides par une humiliation d'un quart de siècle, conscients de notre impuissance à défendre désormais, à travers le monde, les causes «humaines», nous ne tenions pas beaucoup à savoir, parce que nous étions incapables d'agir. Et cela est triste.

Enfin, nous avons connu, malgré nous, les trois cent mille égorgés d'Arménie. Nous avons été secoués par les récits de M. Victor Bérard et par les manifestes de M. Ernest Lavisse. Puis sont venus les massacres de Crète et l'agitation de la Grèce. L'Europe s'est émue. Le «concert européen»—formé seulement des grosses puissances intéressées, et qui ne comprend ni la Suisse, ni la Belgique, ni la Hollande, ni le Danemark, ni la Suède et la Norvège—s'est mis à poursuivre un accord presque impossible et toujours fuyant: faux tribunal d'Amphictyons, où manquent à la fois les petits peuples libres—et le Pape.


Et voici notre second remords.

Il était tout naturel que nous fussions de cœur avec les Grecs. Nos souvenirs, notre éducation classique, une communauté de sang, les principes les plus chers de la Révolution et toute notre tradition nationale nous y poussaient. L'intervention des Grecs, sans être désintéressée, ne laissait pas d'être généreuse. Il est clair que, si les Grecs n'avaient pas bougé, s'ils étaient restés «sages», tout se serait terminé une fois de plus par des «réformes» demandées à la Turquie, promises par elle, et non réalisées. Les Hellènes servaient donc la justice et l'humanité. Chateaubriand, Lamartine, Victor Hugo, la France même du second Empire, toute la France d'avant 1870 leur eût crié: «Courage!» et se fût portée à leur secours.

Nous ne pouvions le faire, c'est convenu. Mais il est des choses que nous pouvions dire. Nous pouvions tout au moins—avant de nous rabattre à l'«autonomie» crétoise avec vassalité et tribut payé à l'égorgeur—exprimer le désir qu'il fût permis à la Crète de disposer d'elle-même par un plébiscite.

Je connais là-dessus les propos des hommes «sensés» qui se trouvent être presque tous, je ne sais pourquoi, des hommes d'argent. «Laissez donc! les Turcs sont des gens très honnêtes. Je vous assure que leur moralité est fort supérieure à celle des chrétiens.» Il n'en est pas moins fâcheux que ces honnêtes gens, mus par le plus respectable des sentiments religieux, deviennent, à certains moments, de si surprenants massacreurs. Et puis, j'ai beau me raisonner, ces chrétiens, si peu recommandables qu'ils soient, me sont cependant plus proches que les Turcs. J'ai pu constater l'impénétrabilité réciproque (sinon par le fer et les balles) des chrétiens et des musulmans. Il doit être horrible, pour un chrétien même médiocre, d'être gouverné par des hommes qui nous sont si profondément étrangers. Il est décidément regrettable que l'Europe du XVe siècle ait été trop distraite ou trop occupée pour barrer la route à des conquérants dont l'âme diffère à ce point de la nôtre.

On ajoute: «Qui presse tant les Crétois d'être Grecs? Ils y perdraient; ils payeraient plus d'impôts.» Cela, c'est leur affaire; ce serait à eux de juger si le contentement de faire librement partie d'une plus grande communauté fraternelle ne compenserait pas quelque accroissement d'obligations et de charges.—On dit enfin: «Cette solution serait grosse de dangers. Qui sait si telles provinces actuellement «autonomes et tributaires» ne réclameraient pas, et peut-être par l'insurrection, le même traitement que la Crète?» Cela est fort douteux, car j'imagine que ces provinces-là sont heureuses: mais, en tout cas, qu'aurions-nous à y perdre? Il y a ceci de bon dans notre abaissement, que nul désordre en Europe, nulle éventualité orientale ne peut nous nuire, si nous savons croiser les bras, épier et attendre.

Au reste, quand j'indique ce que la France aurait pu proposer, je n'ignore point que sa proposition n'avait aucune chance d'être accueillie. La vieille Europe traîne un passé trop chargé de crimes. Il n'est presque pas une grande puissance qui n'ait derrière soi son injustice et sa rapine, et des sujets qui ne l'ont pas choisie. L'Europe nous eût répondu par le plus énergique non possumus; soit: mais, ce refus enregistré, la France se retrouvait, dans le concert européen, en une tout autre posture morale. Elle eût dit ce qu'elle devait et seule pouvait dire; et cela eût «délivré son âme».