Mais, pour que notre gouvernement parlât ainsi, il fallait qu'il y fût encouragé par quelque grand mouvement d'opinion publique. Or, d'opinion publique, il n'y en a plus. On accepte tout quand il s'agit de politique extérieure, par appréhension de «se faire des affaires» et par la lamentable désaccoutumance de se sentir fort. Vrais ou faux, les bruits qui, ramassés, créeraient des embarras à nos ministres, tombent d'eux-mêmes. Aucun journal n'a songé à demander s'il était vrai qu'un de ces derniers dimanches, au Théâtre de la République, on eût prié M. Mounet-Sully de ne pas réciter les strophes de l'Enfant grec; ni pourquoi l'offrande, par les étudiants hellènes, d'une couronne à la tombe de Victor Hugo avait dû prendre des airs de cérémonie clandestine. Je dirais qu'il règne chez nous une sorte de petite «terreur turque», si tout ne s'expliquait assez par un très humble égoïsme national.

Le gouvernement français n'a pas proposé le plébiscite en Crète; il n'a pas fait cette démonstration, inutile dans le présent, mais nullement dangereuse, conforme à notre mission dans le passé et à notre intérêt dans l'avenir,—parce qu'il a craint d'être plus magnanime que la nation. On ne saurait le lui reprocher bien sérieusement. Toutefois, il dépendait peut-être de lui que nous fussions nous-mêmes moins timorés. Il ne s'agissait que de prononcer publiquement certaines paroles. Ne pouvait-il, en ne nous cachant rien, se laisser contraindre par nous à les dire? Les mots ne sont que des mots, et pourtant il y en a qui soulagent.


À l'heure qu'il est, il n'est pas impossible qu'un boulet français tue des chrétiens en train de combattre pour des idées qui sont françaises. De telles nécessités font frémir. A-t-on dit ce qu'il fallait pour les conjurer? On n'ose pas insister là-dessus. On a peur d'être trop facilement généreux, et avec trop de risques pour le pays.

La défaite est une chose atroce pour une race aussi impressionnable que la nôtre. Elle amoindrit la confiance en soi, la «joie de vivre», même la vertu, dans une plus grande proportion qu'elle ne diminue les forces. Elle rend timide à l'excès. Et les effets en sont plus funestes encore quand le peuple vaincu a longtemps représenté dans le monde la justice. Tous les faibles et tous les opprimés ont été, en réalité, atteints par notre désastre. Et il nous a démoralisés nous-mêmes en mêlant trop d'humiliation, de tristesse et de défiance de l'avenir aux seuls sentiments où nous puissions encore nous sentir unanimes. La communion d'un peuple dans un sentiment orgueilleux et joyeux n'est pas, croyez-le bien, d'un petit secours aux vertus privées; et cette communion nous manque. Nos défaillances et nos désordres intérieurs viennent peut-être, en grande partie, de notre diminution européenne. Voilà vingt-sept ans qu'il n'y a plus guère de plaisir à être Français. On n'y pense pas toujours, non; mais, quand on y pense, comme je le fais aujourd'hui, c'est dur.[(Retour à la Table des Matières)]

CASUISTIQUE.

Une femme, jeune, jolie, et qui paraît n'avoir pas été du tout une mauvaise fille, est morte ensanglantée par deux opérations chirurgicales. L'homme qui l'aimait, ancien officier, et qui semble avoir été un assez brave homme et d'une moralité au moins moyenne, s'est tué pour échapper à un procès déshonorant. Quoi qu'ils aient fait, ils ont souffert, soit physiquement, soit moralement, à peu près autant qu'on peut souffrir; et c'est de leur vie qu'ils ont, comme on dit, «payé leur dette à la société». Qu'ils reposent en paix!—Quant aux deux médecins qui sont accusés d'avoir été leurs complices, s'ils sont coupables, ils méritent le plus dur châtiment, et je n'aurai pour eux qu'une pitié sans sympathie; mais, comme nous ne sommes pas des magistrats, nous devons, tant que leur culpabilité n'est pas démontrée, les souhaiter innocents.

Ce qu'avaient fait cette jeune femme qui est morte et cet homme qui s'est suicidé, est qualifié de crime et par la morale religieuse et par le Code. Ce crime est une variété du meurtre.

Mais, ayons la franchise de le dire, ce meurtre est si spécial, il peut être entouré de circonstances qui en voilent et en travestissent si parfaitement l'abomination, que la conscience, même d'un honnête homme peut en être troublée et n'y plus voir très clair. Vous me permettrez donc d'y regarder d'un peu près et me ferez la grâce de ne point m'accuser d'immoralité avant d'avoir lu mes conclusions.