L'acte dont il s'agit est un meurtre, oui, mais un meurtre dont la victime est cachée dans d'impénétrables ténèbres et n'est qu'une dépendance secrète d'un autre être vivant, en sorte que celui-ci peut se croire, instinctivement, une sorte de droit sur elle. C'est un meurtre, oui, mais dont on peut douter s'il tue de la vie, et quelle espèce de vie: car les médecins ne savent pas à quel moment le germe de ce qui sera un homme devient en effet une créature humaine, et les théologiens ne savent pas à quel moment il reçoit une âme.

De là des questions difficiles. Ce meurtre enveloppé, invisible, et qui ne saurait être confondu avec l'infanticide proprement dit, si quelque pauvre servante l'a commis dans un accès de désespoir et de demi-folie et parce qu'elle n'avait à choisir qu'entre cela et être jetée sur le pavé pour y mourir de faim... il ne la faut point absoudre sans doute, mais comme il faut avoir pitié d'elle, et comme il faut se demander quelle part de responsabilité revient, dans son crime, à la dureté de notre état social!

Et l'on peut imaginer—ou rencontrer—des cas plus déconcertants encore.

Voici l'un de ces «problèmes» comme en proposent d'ingénieux théologiens dans les traités de casuistique. Un mari découvre à la fois que sa femme a un amant et qu'elle doit être mère, à une échéance très éloignée, aussi éloignée qu'elle peut l'être. Je suppose qu'il aime sa femme, et qu'il lui pardonne, et qu'il la veuille garder. Si l'enfant vient au monde, le mari ne saura jamais si c'est son enfant ou celui de «l'autre», puisque la femme l'ignore la première (conséquence effroyable du «partage», et qui suffirait à le condamner). Vous prévoyez quelles tortures morales attendent les deux époux, et que l'enfant lui-même ne saurait être que malheureux dans ces conditions. Le mari n'a pas le courage d'accepter un pareil avenir.

Délivrer la femme, avec son consentement et par des moyens qui, dans ce premier moment, ne présentent aucun danger pour elle, c'est supprimer un je ne sais quoi de pas encore vivant ou qui, dans l'échelle de la vie, occupe le plus bas degré, est tout proche de la vie purement végétative; et c'est, d'autre part, conjurer une terrifiante possibilité d'angoisse et de souffrance, épargner à la mère et au père putatif de ce je ne sais quoi des années de géhenne, et de ces douleurs sans recours, qui rendent injuste et méchant. C'est un meurtre, oui, toujours; mais ne semble-t-il pas plus excusable en somme que tel meurtre lâchement «passionnel», avec guet-apens, sang versé, agonie de la victime, victime adulte, qui peut laisser après soi des êtres chers et qui vivaient d'elle: toutes choses qui n'empêcheront point le Code d'absoudre publiquement l'assassin?


La vérité, d'ailleurs, c'est que l'acte en question est toléré par la «morale» commune, même par celle des gens «comme il faut»,—à condition de demeurer secret. Il ne devient crime qu'à partir du moment où il est dénoncé. Si la police avait les facilités d'investigation du Diable boiteux et la volonté de s'en servir... quelle belle rafle de «femmes du monde» elle pourrait faire!

Comment en serait-il autrement, quand le crime dont je parle est si pareil, dans son fond, à d'autres actes, absous ceux-là par le Code, ou dont la loi ne saurait connaître, et que la «morale» commune, non seulement supporte, mais avoue? N'avez-vous point entendu dire que, rassurées par la bienfaisante antisepsie, des noceuses, les unes du monde et les autres d'ailleurs, hésitaient peu à se faire délivrer une fois pour toutes afin d'être tranquilles, attendu que sublata causa tollitur effectus; et que cette opération, préservatrice de la maternité, était presque à la mode, au point qu'un humoriste a pu écrire que ce dont elles se débarrassent «ne se porte pas cette année?»

Or, quelle différence y a-t-il entre cette opération et celles qui tombent sous le coup de la loi, sinon une différence de date; et qu'est cette manœuvre allégeante, sinon un meurtre en masse, sournois, anticipé, préventif et radical?—Et que dire même des pratiques prudentes, non point conseillées par cet honnête Malthus, mais suggérées par ses théories, et auxquelles il a eu la malchance de donner son nom: pratiques si atrocement déplaisantes à concevoir, mais qui n'en sont pas moins devenues, chez nous, presque nationales et qu'un vers d'Émile Augier a publiquement absoutes un jour, avec une bonhomie désarmante, sur les planches d'un théâtre subventionné par l'État?