Ma conclusion? Je n'en ai point d'autre que le commandement du Décalogue: «Tu ne tueras point». Cela est absolu. Il ne faut pas tuer, jamais, sous quelque forme que ce soit. Hic murus aheneus esto. Si l'on se met à subtiliser, à distinguer, pour les absoudre, des meurtres atténués, des dixièmes ou des centièmes de meurtre, on ne sait plus jusqu'où l'on sera conduit. Voltaire répète très souvent, dans son Dictionnaire philosophique, une maxime de Zoroastre: «Lorsque tu doutes si une action que tu es sur le point de faire est bonne ou mauvaise, abstiens-toi». Le vrai, en morale, c'est le rigorisme pour soi-même. Toute excuse sur un cas douteux est égoïste, donc suspecte. Quelles que soient nos défaillances dans la pratique, il faut toujours reconnaître, en théorie, la loi stricte, et sincèrement. C'est encore une façon de vertu que de savoir discerner, sans complaisance, le mal du bien.

Les remèdes? Je vous confesse que je n'en ai pas. La réforme de l'humanité, ou simplement de notre état social (ce qui est la même chose), dépasse tout à fait mon pouvoir. Il est très facile, mais complètement inutile—et d'ailleurs quels titres y aurais-je?—de conseiller au peuple et aux bourgeois d'avoir des mœurs pures, de «maîtriser leurs appétits», d'être moins égoïstes, de moins aimer l'argent, de renoncer à ces besoins de luxe relatif et de vanité qui déterminent les ménages français à limiter par tous les moyens le nombre de leurs rejetons. Il serait seulement souhaitable que les hommes qui parlent à la foule prissent à tâche d'incliner du moins l'opinion publique à certaines rigueurs,—et aussi à certaines générosités.

Les rigueurs, il faudrait que l'opinion les exerçât contre toute une bohème de médecins, «gynécologues» prétendus et vrais meurtriers. (Meurtriers pleins de gentillesse et de fantaisie quelquefois: on m'en a signalé un qui invite de temps en temps une de ses faciles amies à venir le voir «opérer» dans sa clinique, et qui lui offre, pour divertissement, le spectacle des pauvres filles endormies dont il taille les chairs secrètes.) Et il faudrait être sans pitié aussi pour toute une catégorie des clientes de ces gens-là, pour leurs clientes riches, pour les perruches et les poupées sans cœur qui ne veulent pas être mères, parce que cela gâte la taille et interrompt le plaisir.

Corollairement, et pour enlever à ces meurtres, s'il se peut, un reste d'excuse, il faudrait qu'il devînt «de bon ton» de n'être pas dur aux filles-mères,—ni même aux jeunes veuves du monde qui se trouvent subitement «dans l'embarras». Il faudrait plier l'opinion à honorer, partout et toujours, la maternité, à la considérer comme auguste et purificatrice, à penser qu'elle lave les souillures même d'où elle est sortie, par la souffrance, par le devoir accepté, et par ce qu'elle apporte de renfort possible à la communauté humaine dont nous faisons partie. Bref, il faudrait tâcher de mettre la maternité à la mode, comme Rousseau, jadis, l'allaitement maternel.[(Retour à la Table des Matières)]

BILAN DES DERNIÈRES DIVULGATIONS LITTÉRAIRES.

Donc, les révélations continuent.

Cela a commencé, cet été, par la correspondance de Mme Desbordes-Valmore; puis vinrent les lettres de George Sand à Alfred de Musset et le journal de Pagello, et les lettres de jeunesse de Victor Hugo; et la Revue de Paris nous donnait ces jours-ci les lettres de George Sand à Sainte-Beuve. Et ce n'est pas fini, je l'espère.

Là-dessus, critiques et chroniqueurs, et non seulement ceux qui ne sont pas très intelligents, mais aussi les autres, se sont écriés comme un seul moraliste (et, tandis qu'ils suppliaient «qu'on ne parlât plus de ces choses», ils en parlaient eux-mêmes abondamment):—À quoi bon ces exhumations? Elles ne nous apprennent rien que de futile ou d'affligeant. Voilà bien l'esprit de ce temps et sa rage de tout diminuer! Au moins, que l'indiscrétion et la badauderie de l'interview s'arrêtent devant ces tombes! Paix aux morts, respectons leur cendre, laissons intacte leur gloire et l'image épurée que nous nous formons d'eux! Etc...

C'est contre ce lieu commun oratoire que je voudrais réclamer avec modestie.