D'abord, il n'est pas vrai que les correspondances intimes récemment publiées ne nous aient rien apporté que d'insignifiant ou de désobligeant pour des mémoires respectées.

Je n'ose plus nommer cette touchante Marceline. Mais si elle m'inspira naguère un intérêt un peu débordant, ce ne fut pas sans raison. Ses Lettres nous révélaient en effet ou nous laissaient deviner le plus poignant et le plus singulier des drames intimes. Grâce à quoi, la pauvre petite comédienne du théâtre Feydeau, la crédule et douloureuse compagne de Delobelle-Valmore eut quelques semaines de réelle survie et presque de gloire.

Et cela était juste, et d'une justice gracieuse.

Ce fut un divertissement distingué que de chercher «le jeune homme de Marceline». Et ses vers parurent meilleurs, même à ceux qui ne les avaient pas lus, quand on sut de quelle blessure ils avaient coulé en pleurs de sang. Les gens du monde eux-mêmes furent avertis qu'il ne fallait pas confondre Mme Valmore avec Loïsa Puget ou Anaïs Ségalas. Bref, les lettres de Marceline et la découverte de son «malheur» créèrent, en quelque façon, la beauté de ses vers.

Car on sait que la beauté de certains vers dépend beaucoup de la disposition d'âme de ceux qui les lisent.


Et que de choses, tristes ou réjouissantes selon le biais dont on les prend, nous révèlent les lettres de George Sand—et le journal, si plaisamment tranquille et consciencieux, de son docteur vénitien, prudent comme Ulysse, rougissant comme une jeune fille et «fort comme un cheval!» Oh! ce Pagello avec «son beau gilet», si pareil aux robustes gars demi rustiques des romans de cette excellente Lélia... avouez qu'il eût été dommage que cet homme-là ne nous fût pas présenté.

Nous connaissons mieux encore, par ses lettres, le cœur inquiet et hospitalier de George, sa prodigieuse facilité à croire, quand elle aimait, qu'elle aimait uniquement avec son âme (et cela, au fort des démonstrations les plus concrètes) et à se figurer qu'elle souffrait le martyre quand elle n'aimait plus. Nous y voyons (et cela est neuf) que la multiplicité de ses amours vint de ce qu'elle se croyait d'un tempérament froid, et que c'était cette persuasion, un peu humiliante, qui l'incitait à plus d'expériences qu'elle n'eût voulu... Nous y découvrons aussi qu'elle ne commença à aimer Musset «pour de bon» qu'à partir du jour où, l'ayant trompé, elle le congédia: et ce nous est une nouvelle preuve qu'elle fut une personne d'une extraordinaire imagination. Et enfin, parmi cette étrange puissance d'illusion, au travers des confusions qu'elle fait de ses sens avec son cœur, et sous les boursouflures de son inlassable lyrisme, nous avons la joie de retrouver quand même sa bonté et sa bonhomie profonde, et son invincible maternité.

Et c'est pour nous un allégement de constater que ces extases, ces tortures, ces cris, ces sanglots de George et d'Alfred, et ce mirifique essai d'amour à trois, tout cela, aussitôt «vécu», et avant même d'être fini, s'est sagement transformé en «copie», et en copie de premier ordre, puisque ce fut celle de Jacques et des Lettres d'un voyageur, des Nuits et de On ne badine pas avec l'amour, en attendant la Confession d'un Enfant du siècle. Cela nous rappelle que la matière première des plus beaux livres n'est, fort souvent, qu'une réalité souillée et médiocre. Cela nous rassure, en outre, sur le cas de ceux qui, ayant eu cette aventure, en ont su tirer à mesure cette prose et ces vers. Et cela nous avertit de ne pas croire trop ingénument à leur souffrance, et de réserver notre pitié pour les vrais malheureux. Que d'utiles enseignements!

N'oublions pas un détail exquis, et qui enrichira d'une «note» bien précieuse les éditions classiques du théâtre de Musset. La plus belle phrase peut-être, et la plus profonde, de On ne badine pas avec l'amour a été empruntée textuellement par Alfred à une lettre de George. Car un homme de lettres ne laisse rien perdre. Mais, au fait, de quoi pourrions-nous former la substance de nos livres, sinon de notre vie même, et parfois de la plus secrète? Il y a forcément de la prostitution dans le métier d'écrivain: prostitution sacrée, si vous voulez, comme celle qui était pratiquée dans les temples de Babylone. Et voilà un enseignement de plus!