Je ne vous dirai pas si Musset et Sand ont gagné ou perdu, mais assurément Victor Hugo a beaucoup gagné aux récentes divulgations. Un personnage de Labiche dit à un mari trompé: «Tiens-toi tranquille; tu as le beau rôle: garde-le!» Dans ses rapports intimes avec Sainte-Beuve, c'est Victor Hugo qui eut «le beau rôle», il le faut dire sans raillerie. Ses lettres au critique nous montrent que l'énorme poète eut, jusqu'à trente ans, une âme tendre, noble, confiante, parfaitement candide, naturellement héroïque,—sublime. Cela est peut-être une découverte, et qui valait la peine d'être livrée au public.

Et maintenant j'aspire, je l'avoue, aux lettres de Sainte-Beuve. Fut-il l'amant, ou seulement l'amoureux de la femme de son ami? Et comment cet homme de peu de mine sut-il s'y prendre? Ce Livre d'amour, que je ne connais pas, est-il, comme on le dit, une infamie? Et, si l'auteur de Volupté l'a commise en effet, y a-t-il quelque moyen, je ne dis pas de la justifier, mais de l'expliquer, de la faire rentrer dans l'idée que nous nous faisons de Sainte-Beuve? Car enfin il est difficile de croire que cet esprit si complexe, si délicat et généreux à quelques égards, ait été, en cette occasion, purement et simplement abominable. De quoi fut-il coupable au juste? et s'il fut plus coupable que nous ne souhaiterions, dans quelle mesure fut-il excusé par l'agacement si naturel que donne un homme de génie à un homme extrêmement intelligent, et par l'impossibilité où étaient les deux amis de se comprendre et de se pénétrer, impossibilité que leur intimité même devait rendre plus irritante?... Ah! quel ennui de ne pas savoir!


Enfin, les lettres de George Sand à ce même Sainte-Beuve m'ont ravi. George s'y confesse; elle consulte le critique sur les aventures de ses sens, du ton dont elle consulterait un prêtre sur les moyens de parvenir à la sainteté. Et là encore il faut admirer sa bonne volonté à recommencer sans fin les expériences sentimentales et à parer de beaux mots et de philosophie (telle cette noiraude de Mme d'Épinay) les inquiétudes de sa chair. Elle dit, ayant rencontré Mérimée: «Cette fois, c'est pour la vie, car je sens que celui-là est vraiment mon maître». Et, huit jours après, c'était fini, parce que Mérimée la «blaguait» et qu'il lui demandait des choses!... Elle écrit: «Je n'aimerai donc plus», et, deux mois plus tard, elle était folle de Musset, chérubin alcoolique et génial. Elle écrit: «L'amour me fait peur» et, dans la même année, elle aime Sandeau, Mérimée, Musset et Pagello, tout en demeurant persuadée de la froideur de son tempérament. Entre temps, elle se montre pleine de respect pour le petit travail de séduction entrepris par Sainte-Beuve auprès de Mme Hugo. Et avec cela elle est bonne, mais bonne! C'est charmant.


Vous trouverez, vous, que c'est horrible, et vous répéterez avec tous nos austères chroniqueurs: «Mais à quoi bon ces révélations? Ne ressemblent-elles pas à une violation de sépulture et à une trahison?»—J'avoue ne point partager ce scrupule. Les morts n'ont de pudeur que celle que nous leur prêtons pour donner bonne opinion de notre délicatesse. Il leur est fort égal, et pour cause, qu'on divulgue même leurs crimes. Mais il n'est question ici que de péchés. Et puis, au fond, les morts n'ont pas de secrets et n'en sauraient avoir. Quoi qu'on nous apprenne d'eux, il n'y a pas de quoi nous étonner, puisqu'ils furent des hommes et des femmes, et qu'on ne nous en apprendra jamais rien qui ne soit humain, hélas! Absolvons les morts en bloc (sauf ceux qui furent méchants). Les pauvres diables étaient comme nous: ils ont fait ce qu'ils ont pu.

—«Mais, s'il n'y a peut-être pas grand inconvénient, quel profit y a-t-il à publier leurs faiblesses ou leurs sottises cachées?»—Quel profit? D'abord de menus gains pour l'histoire de la littérature, ainsi que vous l'avez vu. Et puis, tout cela c'est de la vie, de la vie vraie, toute palpitante, et rien n'est plus intéressant que la vie elle-même, fût-ce celle du plus vulgaire des hommes. Or, il s'agit ici de types éminents de notre espèce. N'aimeriez vous pas connaître dans le détail la vie passionnelle de Racine et de Molière? Mais il y a encore autre chose. Tous ces hommes de génie ont sur nous assez d'avantages; et notre instinct de justice trouve son compte dans toutes ces divulgations, dussent-elles les rabaisser un peu. Je serai franc: j'aime de tout mon cœur les œuvres des écrivains illustres, mais je n'éprouve pas le besoin de respecter particulièrement leur personne.

—«Mais ce sentiment est odieux!»—Hé! non, si je suis d'ailleurs disposé à accorder mon respect à ceux d'entre eux qui le méritent. Il est assez probable que la publication de la correspondance même la plus secrète de Corneille ou de La Bruyère ne les desservirait point: de quoi je me réjouirais sincèrement. Mais enfin si je veux de la vertu, je sais où la trouver. Ce sera chez tel homme complètement obscur ou chez telle humble femme qui n'a jamais écrit. Je ne l'attends point des grands écrivains, ni des autres; et dès lors le bien qu'on m'apprendra d'eux me causera un plaisir mêlé d'un peu d'étonnement, mais la découverte de leurs défaillances ne leur fera aucun tort dans mon affection.

En résumé, Marceline et Victor Hugo gagnent personnellement aux récentes indiscrétions; Musset, Sand et Sainte-Beuve n'y perdraient que si nous avions eu beaucoup d'illusions sur eux. Et nous y gagnons, nous, de les mieux connaître, quels qu'ils aient été, de les avoir vus et sentis vivre naïvement: spectacle inestimable. Le tout se solde par un bénéfice évident.