Par suite, l'occasion étant fréquente de faire certaines opérations relativement faciles, les «spécialistes» ont pullulé. Phénomène inquiétant! Le titre de spécialiste, loin d'indiquer une supériorité, signifie trop souvent que celui qui se pare de ce titre, ne connaissant en effet que l'objet de sa «spécialité», risque de le connaître mal, s'il est vrai que toutes les parties et fonctions du corps soient liées entre elles et dépendantes les unes des autres.

Ainsi, dans bien des cas, tandis que l'anesthésie et l'antisepsie tolèrent la lenteur et la maladresse du chirurgien, la «spécialisation» lui permet, en outre, l'ignorance.

Enfin, chaque perfectionnement de l'outillage et du métier, en amenant une facilité nouvelle, a produit aussi un nouveau relâchement de l'art chirurgical. On a abusé de l'hémostase; on a, pour une simple hystérectomie, employé jusqu'à quarante et cinquante pinces; et l'opération durait trois ou quatre heures.

Or, l'abus de l'hémostase préventive n'empêche pas toujours l'hémorragie immédiate ou secondaire, et aggrave sûrement les opérations en les prolongeant. Le meilleur moyen de ne pas perdre de sang est d'opérer vite et de ne pincer ou lier que les artères et les veines de gros calibre. Deux, trois, quatre pinces y suffisent. «Le temps, pour l'opéré, c'est la vie.» Simplification de la technique opératoire, suppression de toutes les manœuvres inutiles, ablation rapide et, autant que possible, sans morcellement, puis sutures minutieuses et aussi lentes qu'on voudra; hardiesse à «tailler», soin extrême à «recoudre»: voilà la vérité.

La conséquence, c'est que, pour exceller dans la première partie de ce programme, le chirurgien doit avoir, avec une connaissance toujours présente de tout le corps humain, un sang-froid inaltérable, un regard lucide et sûr, une main délicate et intelligente, et comme des yeux au bout des doigts, une initiative toujours prête, la puissance d'inventer ou de modifier, à mesure, les procédés de son art, une faculté divinatoire, bref un «don», aussi rare peut-être, aussi instinctif et incommunicable que celui du grand poète ou du grand capitaine. On naît chirurgien, comme on naît poète ou rôtisseur.

«L'art de la chirurgie est personnel.

«Tout chirurgien vraiment digne de ce nom doit avoir conscience de sa sagacité, de ses aptitudes. Il doit savoir juger ce qu'il peut, ce qu'il doit entreprendre.

«Il lui est permis alors de s'affranchir de toute tutelle et de s'enhardir à des opérations nouvelles et originales: il les réussira d'emblée.»

C'est par ces fières paroles que se termine l'Introduction de la Technique chirurgicale du docteur Eugène Doyen, où j'ai puisé mon érudition d'aujourd'hui. Cette introduction est admirable de fermeté impérieuse, et si clairement écrite qu'elle peut être lue, avec le plus vif intérêt, même des profanes.

Je ne vous dirai pas—car je n'en sais rien—si le docteur Doyen surpasse ses anciens maîtres, Championnière, Terrier, Périer, Labbé, Guyon,—et Bouilly qu'il vénère entre tous et admire,—et les Pozzi et les Second, et tels autres chirurgiens célèbres que vous pourriez nommer. Mais je sais que sa réputation est immense, et plus européenne encore que française; qu'il est plein d'idées, fertile en inventions, et mécanicien et chimiste presque autant que chirurgien; qu'il s'est élevé seul, en dehors des cadres officiels et des académies, et que son exemple est excellent à une époque où nous commençons à connaître mieux le prix de l'énergie individuelle et de ses œuvres.