Surtout, je l'ai vu «au travail»; et—expliquez-moi cela,—bien que je ne pusse le comparer, je l'ai senti supérieur. J'ai compris, en le voyant, cet axiome de sa préface: «Le chirurgien doit être un artiste et non pas un manœuvre», et cette tranquille déclaration: «On a objecté que mes procédés étaient dangereux et inaccessibles à la majorité des opérateurs. Je regretterais qu'il en fût autrement. Il est temps que l'on sache que le premier venu ne peut s'improviser chirurgien.»


C'est un spectacle très prenant que celui d'une grande opération chirurgicale, surtout dans les cas où, le diagnostic n'ayant pu être entièrement établi, un peu d'aléa et d'aventure achève de la dramatiser.

D'abord, tout cet appareil compliqué, précis, luisant et froid; ces multiples et fins instruments faits pour couper, percer, pincer, brûler, scier, limer, tordre, et qui éveillent en nous l'idée de sensations atrocement aiguës et lancinantes; puis cette pauvre nudité exposée sur le lit opératoire, et qui (nous y pensons fraternellement) pourrait être la nôtre; ce mystère violé de nos plus secrets organes; cet aspect de corps éventré sur un champ de bataille; la vue du sang, et des entrailles ouvertes, et des plaies béantes et rouges, vue qui serait insoutenable si le malade sentait, mais qui n'est que suprêmement émouvante puisqu'on a la certitude qu'il ne souffre pas et l'espoir que, en se réveillant, il aura la joie infinie de se savoir affranchi de la torture ou de la honte de son mal ou de son infirmité...

Et ce spectacle est aussi très bon pour l'intelligence. On conçoit, en voyant faire l'opérateur, un ordre d'activité qui vous est complètement étranger,—aussi étranger que celui du grand compositeur ou du grand mathématicien. On essaye de s'imaginer les préoccupations habituelles, l'état d'esprit, les impressions, les angoisses et les plaisirs de cet homme qui taille cette chair, qui répare ces organes, qui refait de la vie d'une manière plus visible, plus immédiate et plus sûre que le médecin, et qui a l'orgueil de créer presque après le Créateur. On songe qu'il doit éprouver, dans sa besogne libératrice, une sorte d'exaltation austère; qu'il doit, à sa façon, «aimer le sang»... On se dit que le plus grand bienfait qu'un homme puisse attendre d'un autre homme, c'est le chirurgien qui le dispense. Et cela nous rend modestes sur la littérature.

Enfin, comme il s'agit ici, après tout, de choses qui se voient et se touchent, il suffit au spectateur le plus ignorant de connaître le but poursuivi pour s'intéresser aux gestes de l'opérateur. On s'associe aux explorations de ses doigts, à ses découvertes, à ses hésitations, à ses décisions, aux «réussites» successives dont se composera l'opération totale. On le suit avec une curiosité passionnée; on le seconde de la ferveur de son désir; on a pour le «patient» une sympathie, une pitié qu'on ne saurait dire, et, dans ce drame de vie ou de mort, on fait des vœux passionnés pour le triomphe de la vie. Non, il n'est pas de tragédie écrite qui égale, en intensité d'émotion, cette tragédie sans paroles.


Puisque j'ai dû au docteur Eugène Doyen quelques-unes de mes émotions les plus rares—émotions artistiques, car le bon sorcier était beau à voir; il respirait la force et la joie dans sa fonction salutaire et sanglante, et je sentais le «drame» conduit par une main délicate et forte, et cette main elle-même dirigée par une intelligence audacieuse et inventive;—puisque, d'autre part, ce poète du scalpel m'apparaît comme un des hommes les plus évidemment prédestinés à diminuer parmi nous la somme du mal physique, pourquoi ne vous le dirais-je pas?

Donc je vous le dis,—bien moins pour sa gloire que par amour des malades, des infirmes, de tous les malheureux que ronge un ulcère, qu'une tumeur dévore ou qu'une difformité humilie.[(Retour à la Table des Matières)]

DISCOURS PRONONCÉ À LA DISTRIBUTION DES PRIX DU LYCÉE D'ORLÉANS.