1er août 1896.
Chers élèves,
L'éloquent et généreux discours que vous venez d'entendre me facilite le commencement du mien. Car j'étais charmé, sans doute, mais un peu étonné et inquiet d'avoir à présider cette cérémonie. Je remercie donc M. Vacherot de m'avoir présenté à vous, et, comme vous pensez bien, je ne lui en veux pas d'avoir si gracieusement amplifié mes titres. Au reste, si je n'ai pas été élevé dans votre vieux lycée et si je ne suis qu'un Orléanais intermittent, cela n'empêche point, j'imagine, que je ne sois un très bon Orléanais tout de même; que, en dépit des exils forcés, il n'y ait un coin de ce pays de Loire où est une part de mon cœur, et qu'ainsi je ne me trouve aisément avec vous en communauté de sentiments, de souvenirs et d'affections.
De quoi vous parlerai-je donc, mes chers compatriotes, si ce n'est de votre pays, si ce n'est de vous-mêmes? Chaque province de France a sa marque, son caractère. Votre marque, à vous, n'est pas une des moins distinguées. On sait partout ce qu'il faut entendre par l'esprit des guêpins. C'est un esprit fait de raillerie, et aussi de bon sens et de modération; fin, tempéré, harmonieux, comme les lignes et les teintes de vos paysages. Or, puisque c'est ainsi qu'on vous définit, je vous dirai:—Tâchez de ressembler à votre définition.
Oui, je sais bien, être modéré, cela ne paraît très reluisant au premier abord. Et il est vrai qu'il y a des gens chez qui la modération des idées se confond avec le désir de conserver leur bien et l'attachement aveugle à un état social qui sert leurs intérêts. Mais celle que je vous recommande est tout autre chose: elle est formée d'un sens très-vif du réel, qui n'est pas simple, et du possible, qui est limité, et de l'habitude de considérer les aspects divers et contraires des questions; elle est le produit naturel de l'esprit critique. Et elle n'exclut pas la générosité, le sacrifice de soi; car le bon sens même et l'expérience enseignent que nous sommes tous solidaires et que l'égoïsme est, en fin de compte, une plus grande duperie que le dévouement.
Cette modération-là est en train de devenir, par ce temps de modes outrancières, de cabotinage et de snobisme—en littérature, en art et, dit-on, en politique—quelque chose de rare et d'original; j'ajoute de méritoire: car les idées extrêmes, plus frappantes, plus faciles à développer, ont bien meilleur air aux yeux des ignorants et sont généralement d'un profit plus immédiat pour ceux qui les professent. Il peut donc y avoir du courage et du désintéressement dans cette ironique modération orléanaise. Et, au surplus, si je vous recommande cette sobre vertu là où elle diminue les chances d'erreur et de malfaisance, il est des sentiments où je ne vous conseille plus du tout d'être modérés: c'est l'amour du bien et c'est l'amour du pays.
Nous avons, nous autres, cet avantage qu'il nous est presque impossible de distinguer notre petite patrie de la grande... Certes nous aimons et nous honorons les autres provinces. L'Île-de-France peut dire: «J'ai Paris»; la Lorraine: «Je suis la frontière»; la Flandre: «J'ai lutté pour la liberté des communes et j'ai vu quelques-unes des plus belles batailles de la Révolution»; l'Auvergne: «J'ai Vercingétorix»; la Normandie: «J'ai conquis l'Angleterre, qui, par malheur, a bien rendu ce mauvais procédé à la France»; la Bretagne: «Je suis celtique, et les Celtes sont les aînés des Francs»; la Provence: «Je suis romaine, et Rome fut l'éducatrice des Gaules»; et ainsi de suite.—Mais l'Orléanais, c'est la France la plus ancienne, vera et mera Gallia; son histoire ne fait qu'une avec celle de la royauté, et le sort de votre ville a été, à maintes reprises, celui de la France même. Un des ouvrages qui, au XIIIe siècle, ont commencé notre jurisprudence, s'appelle: Établissements de France et d'Orléans.
Si votre esprit semble, à bien des égards, comme une moyenne délicate de l'esprit français, c'est peut-être que votre province est, historiquement, la province centrale par excellence.—Ici, plus aisément que partout ailleurs, on conçoit ce que signifiait déjà la Chanson de Roland quand elle parlait de «France la doulce». Vous avez le plus délicieux des fleuves. La Loire est une femme: elle a la grâce—et de terribles caprices. La Loire est une reine: les rois l'ont aimée et l'ont coiffée d'une couronne de châteaux. Quand on embrasse, de quelque courbe de sa rive, la Loire étalée et bleue comme un lac, avec ses prairies, ses peupliers, ses îlots blonds, son ciel léger, la douceur épandue dans l'air, et, non loin, quelque château ciselé comme un bijou, qui nous rappelle la vieille France, ce qu'elle a été et ce qu'elle a fait dans le monde, l'impression est si charmante, si enveloppante, qu'on se sent tout envahi de tendresse pour cette terre maternelle, si belle sous la lumière et si imprégnée de souvenirs.
Vous avez la Loire, et vous avez Jeanne d'Arc. Elle est tellement à vous que je ne puis pas ne pas vous parler d'elle. Elle est à vous autant qu'elle est à Domrémy, autant qu'elle est à Reims, autant qu'elle est à Rouen. Car sa route glorieuse ou douloureuse, de Lorraine en Normandie, enveloppe toute la France comme d'une ceinture: et ainsi la Pucelle continue toujours son œuvre, et, morte depuis tantôt cinq siècles, elle contribue aujourd'hui encore au maintien de l'unité française, puisque le culte de Jeanne d'Arc, pieusement entretenu à toutes les étapes de son tragique pèlerinage, est un des sentiments par où cette unité est rendue sensible et se conserve vivante.
On peut tirer de la vie de la Pucelle, comme d'une vie de sainte, toutes sortes de leçons. En voici une que j'adresse particulièrement à ceux d'entre vous qui s'en iront d'ici sans lauriers.