Jeanne était certes fort intelligente: il y a de la finesse, outre la sublimité, dans ses réponses à ses juges; on a d'elle une sommation au roi d'Angleterre, qui est éloquente dans sa forme ingénue; et, d'autre part, un officier d'artillerie démontrait, il y a quelques années, que Jeanne, dans la conduite des opérations militaires, avait eu du coup d'œil et de la décision. Mais, avec tout cela, il est évident que son don propre ne fut pas le génie des lettres ni le génie de la guerre, mais le génie du cœur.

C'est par là qu'elle fut incomparable. On peut dire que cette paysanne a autant inventé et créé, dans l'ordre du sentiment, qu'un Newton dans la science ou un Corneille dans la poésie. Car elle a, en quelque façon, réinventé la patrie, par delà l'attachement au coin de terre natal et par delà le service d'un roi où d'un seigneur. Elle a été, en son temps, un cœur plus large et plus aimant que tous les autres. Petite fille d'un petit village de la frontière, elle a souffert de ce que souffraient de pauvres gens à cent lieues, à deux cents lieues de là; elle a conçu, entre eux et elle, un lien d'intérêts, de souvenirs, de traditions, de fraternité, de dévouement à un même homme, le roi, représentant de tous. Ce lien, elle l'a si profondément senti, que ce sentiment l'a faite capable d'actions héroïques; que, par là, elle a révélé ce lien à beaucoup d'hommes de son siècle et l'a rendu plus réel qu'il n'était auparavant. Voilà l'invention de Jeanne d'Arc. Avoir trouvé cela est, certes, aussi beau et même aussi original, aussi surprenant, que d'avoir découvert la loi de la gravitation ou d'avoir écrit le Cid. À cause de cela, la gloire de Jeanne d'Arc est au-dessus de toutes les gloires; et, pourtant, je le répète, elle n'eut aucune science et elle n'eut point une puissance intellectuelle extraordinaire: elle n'eut que de la bonté, de la pitié et du courage. Seulement, elle en eut autant qu'on en peut avoir.

Eh bien, chers élèves, il ne tient pas à vous d'être de grands savants, de grands écrivains, ni même, pour commencer, d'emporter tous les prix du Lycée; mais il ne tient qu'à vous d'avoir du courage, de la loyauté, de la bonté. Et, par conséquent, il dépend de vous de devenir, aux yeux de Dieu et même des hommes, des créatures d'une qualité pour le moins égale à celle d'un grand savant, d'un grand capitaine ou d'un grand artiste. Ne vous attristez donc pas, pourvu que vous ayez bien travaillé (car il n'est pas dans ma pensée d'absoudre les paresseux), ne vous attristez pas de n'être point des forts en thèmes ou des forts en mathématiques, puisque, si vous le voulez, votre vraie valeur humaine, et celle qui compte le plus, est absolument entre vos mains.

Je vous ai parlé de votre esprit, de votre pays et de votre héroïne. Soyez fidèles au premier, aimez le second, vénérez la troisième; et, puisque les sentiments sincères ne manquent jamais de se traduire par des actes, ce sera là, pour vous, un sérieux commencement de vie morale. Vous êtes d'une si bonne province, et si française, que, rien qu'en étant profondément des gens de chez vous, vous avez des chances de valoir déjà quelque chose.[(Retour à la Table des Matières)]

DISCOURS PRONONCÉ À LA SOCIÉTÉ DES VISITEURS DES PAUVRES.

Mesdames, Messieurs,

Vous connaissez le mot d'Augier. Une dame, venant d'entendre un prédicateur à la mode, s'écrie avec admiration: «Il a dit sur la charité des choses si nouvelles!—A-t-il dit qu'il ne fallait pas la faire?» demande quelqu'un. Des choses nouvelles, je crois bien que, sur ce sujet-là, on n'en trouve guère depuis l'Évangile. Je ne vous en dirai donc point: je ne ferai que vous répéter à ma manière ce que j'ai lu dans le simple et éloquent rapport de M. René Bazin, et ce qui était auparavant dans vos esprits et dans vos cœurs.

Ne nous flattons point. Être charitable même au hasard et sans discernement, cela déjà veut un effort. Les pharisiens, peu estimés de Jésus, donnaient la dîme. Or, c'est déjà très rare de donner le dixième de son revenu. Il y a des gens, même riches et assez bons, pour qui ce serait un véritable arrachement. Mettons cependant tout au mieux. On a, je suppose, bonne volonté. On fait assez volontiers l'aumône. On la fait sans orgueil. On la fait dans une pensée de réparation et de restitution, comme le recommandaient les Pères de l'Église pour qui la conception romaine de la propriété—jus utendi et abutendi—était une damnable erreur, et aux yeux de qui certaines fortunes démesurées étaient par elles-mêmes un scandale et un péché.

Mais, avec les meilleures intentions et le plus ferme propos de n'être point égoïste ni avare, on est souvent fort embarrassé. Dans les petits groupes ruraux, même dans les petites villes, on sait où sont les pauvres et qui ils sont. À Paris il en va autrement. Un des crimes de la civilisation industrielle et scientifique, c'est, en entassant les têtes par millions, d'isoler les âmes. Dans ces agglomérations des grandes villes où les riches et les pauvres ne se connaissent point et sont plus séparés par les mœurs qu'ils ne l'étaient jadis par les institutions, où toute communication semble coupée entre ceux qui pâtissent et ceux qui seraient disposés à les secourir, et où, par surcroît, on a à se garder des professionnels de la mendicité, il y a une chose aussi difficile que l'effort de donner, c'est de savoir à qui donner; c'est d'atteindre les pauvres.

Et les atteindre n'est pas tout; on voudrait leur apporter un soulagement efficace. Il en est parmi eux, dont la misère est telle—quelquefois, hélas! à cause de leurs vices—qu'elle ne peut être, pour ainsi dire, qu'entretenue et prolongée. Ce n'est pas que vous vous désintéressiez de ceux dont le cas paraît sans remède, ni même des misérables qui ne sont pas vertueux. Mais vous ne pouvez tout faire et vous êtes bien obligés de vous en remettre, pour empêcher ceux-là de mourir de faim, à des œuvres plus anciennes et plus riches que la vôtre. Ce que vous vous proposez, c'est justement d'enlever des recrues possibles à la sombre et dolente armée du vice pauvre et de la détresse sans espoir. Vous recherchez ceux qui peuvent encore être sauvés. L'article premier de vos nouveaux statuts, fruit d'une expérience généreuse, définit ainsi votre objet: «La Société des Visiteurs a pour but de venir en aide à des familles qui, se trouvant dans l'impossibilité momentanée de subvenir à leurs besoins, sont reconnues susceptibles d'échapper, grâce à un appui temporaire, à la misère définitive».