C'est contre un mot que M. Mirbeau a l'air de se ruer. Ou plutôt, c'est contre un type littéraire: M. Prudhomme, M. Homais, M. Vautour. Cela ôte un peu de consistance à cette satire éperdue. C'est dommage. Car cet écrivain d'une violence si folle est un écrivain très pur, et dont l'outrance est respectueuse du génie de la langue et des règles de la rhétorique. Il a l'imagination burlesque et tragique, un don remarquable de grossissement et de déformation caricaturale et souvent, par suite, de très belles colères contre des fantômes. Il a une espèce de générosité vague, d'autant plus effrénée dans son expression que les mobiles et l'objet en demeurent un peu confus.
Mais ces fureurs laissent parfois deviner un envers de sensibilité souffrante, inquiète, et même cette sorte d'humilité qui fait que le pessimiste ne s'excepte point lui-même de son dégoût et de son universelle malédiction. M. Octave Mirbeau est, dans le fond, un «impulsif» sentimental, et un impulsif dont la forme est très volontiers celle d'un rhéteur: arrangez cela! Au reste, je ne reçois de lui, je l'avoue, que des impressions incohérentes et mêlées, et, quoique je l'essaie ici pour la seconde fois, je vois bien que je n'ai pas réussi à le définir. Je crains aussi de m'être trop appesanti sur une petite pièce qui n'est sans doute, dans l'esprit de son auteur, qu'une fantaisie un peu véhémente.[(Retour à la Table des Matières)]
RÉPONSE À M. DUBOUT.
Dans le préambule vraiment évangélique où je cherchais à consoler d'avance M. Dubout du mal que j'allais dire de sa pièce, je lui remontrais, entre autres choses, qu'on peut être un méchant auteur et un homme d'esprit.
Charité perdue, comme vous l'avez vu par le factum qui encombre ce numéro, et qui est sans aucun doute ce que la Revue[6] a publié de plus mauvais depuis sa fondation.
J'ai lu, pour ma part, ce morceau soigneusement, et il m'est encore difficile, à l'heure qu'il est, d'en saisir le véritable dessein. M. Dubout ne pouvait pas me reprocher d'avoir même effleuré sa personne et sa vie privées. Il ne pouvait non plus m'accuser d'inexactitude grave dans le compte rendu de sa pièce, et en effet il ne m'en accuse point. Qu'a-t-il donc voulu? Démontrer «que ses vers sont fort bons»? Entreprise bien chimérique, puisque la pièce est là. Alors, quoi?
En tout cas, je remarque qu'il n'a pas toujours mis à citer ma prose le scrupule d'exactitude que j'avais apporté à transcrire ses vers, et, aussi, qu'il n'a point observé envers ma personne la stricte réserve dont j'avais usé envers la sienne. De sorte que c'est moi qui me trouve exercer légitimement, aujourd'hui, le droit de réponse.
Je vois d'abord, en feuilletant son papier, que cet homme a formé le noir projet de me brouiller avec la Comédie-Française. Il assure que j'ai répandu des «trésors d'ironie sur le Comité». «Des trésors», c'est beaucoup dire; mais enfin M. Dubout ne se méprend pas ici sur ma pensée. Seulement le désir de me nuire auprès de ces messieurs (chose impossible, je l'en préviens) l'entraîne un peu plus loin à de regrettables inadvertances.
«M. Jules Lemaître, dit-il, se borne à constater... les «grâces niaises» de Mlle Bertiny... le «bredouillement» de M. Albert Lambert fils», etc. Or voici mon texte: «M. Albert Lambert fils déploie une belle fougue et ne bredouille que peu.» Vous sentez combien cela est différent. Et je n'ai point parlé des «grâces niaises» de Mlle Bertiny, que je regarde au contraire comme une comédienne très fûtée, mais de la «grâce niaise de Néra», personnage de M. Dubout. Quand M. Dubout me cite, est-ce trop de lui demander je ne dis pas plus de bonne foi, mais un peu plus d'attention?
Autre noirceur: M. Dubout veut me brouiller avec le public, auquel il dénonce mes irrévérences. «Le public, écrit-il, n'est guère mieux traité: M. Lemaître revient plusieurs fois sur sa «facilité à être dupé», sur l'état contristant de «son niveau intellectuel» et sur «cette inattention voisine de la sottise» qui le fait éclater en «furieux applaudissements» aux endroits où lui, Jules Lemaître, reste absolument froid.»