Ici, je proteste très sérieusement. J'ai pu insulter le public, mais non pas en ces termes. «L'état d'un niveau intellectuel...», «une inattention voisine de la sottise», jamais je n'ai écrit ça, grâce à Dieu, et M. Dubout n'a donc pas le droit de mettre ce charabia entre guillemets[7]. Qu'il me prête de mauvais sentiments, je m'en arrange encore; mais qu'il ne me prête pas son style! Je n'ai pas mérité cela.

M. Dubout continue: «J'ai pensé que la haute personnalité de M. J. Lemaître... ne me permettait pas de garder un silence qui, aux yeux de quelques-uns, pourrait être attribué ou à un sentiment d'extrême dédain ou à un sentiment d'extrême prudence,—ce que je ne veux ni pour lui ni pour moi.»

Voilà, monsieur, qui est noblement pensé. Je frémis en songeant que vous auriez pu vous taire; j'ose à peine concevoir la signification, écrasante pour moi, qu'on eût donnée à ce silence; et je vous remercie de m'avoir épargné une si rude épreuve. Peut-être, seulement, eût-il fallu écrire: «un silence qui pourrait être attribué par quelques-uns...» et non: «qui pourrait être attribué aux yeux de quelques-uns». Mais je ne veux plus perdre mon temps à corriger vos fautes de grammaire, et j'arrive à un point plus intéressant.

Vous assurez que vous n'avez contre moi nulle rancune. «Pas un instant, dites-vous, je n'ai supposé que M. Lemaître ait voulu, comme l'ont insinué quelques médisants, se consoler sur l'œuvre d'un jeune (c'est vous qui soulignez) de l'échec de la Bonne Hélène et de l'Aînée devant le comité de la Comédie-Française.»

Permettez-moi une rectification, puis une réflexion.

Il est bien vrai que la Bonne Hélène a été refusée par le comité, l'un de ces Messieurs ayant dit que, si l'on recevait cet ouvrage blasphématoire, il n'oserait plus jouer la tragédie. Mais je ne leur ai pas laissé le plaisir de recevoir l'Aînée à correction. Ils faisaient de telles têtes que je m'en suis allé sans achever ma lecture. Je pense d'ailleurs, en toute simplicité, que ni l'Aînée ni la Bonne Hélène n'en valent moins pour cela, de même que, pour avoir été reçue avec acclamation, Frédégonde n'en vaut pas mieux. La lecture devant le Comité est une nécessité injurieuse que l'on subit; mais il faudrait être bien humble pour reconnaître la juridiction littéraire de cette assemblée.

Ce n'est donc pas pour me venger du Comité que j'ai traité Frédégonde précisément comme le public l'a fait à partir de la seconde représentation, mais parce que je trouvais, comme lui, et bien sincèrement, que Frédégonde ne valait pas le diable. Mon honneur m'oblige à le déclarer: c'est bien en soi que votre tragédie m'a paru détestable. C'est par elle-même, c'est par la force de l'évidence et sans le secours d'aucune considération extrinsèque, que sa profonde misère s'est révélée à moi. Si la Comédie-Française nous donnait une bonne pièce, je me connais, je ne pourrais pas m'empêcher de le dire.

Mais, monsieur, de quel droit préjugez-vous de mes sentiments secrets et faites-vous part au public de vos offensantes conjectures sur ce point? Si je disais à mon tour, vous empruntant votre tournure: «Pas un instant je n'ai supposé que M. Dubout, comme l'ont insinué quelques médisants, ait obéi à un autre sentiment qu'au zèle pur de la vérité; pas un instant je n'ai cru qu'il cédait, dans sa poursuite grotesquement acharnée, à un dépit cuisant d'auteur tombé, à une rage de vanité déçue, à une démangeaison de réclame, à une humeur processive et hargneuse d'homme d'affaires et de chicanou provincial, ou encore au désir têtu de montrer aux habitants de sa petite ville, témoins de son retour humilié, que ces gens de Paris ne lui faisaient pas peur et qu'ils n'auraient pas avec lui le dernier mot.» Qu'auriez-vous à dire? Et n'aurais-je pas tout lieu de vous répondre que c'est vous qui avez commencé?

Je reprends votre papier. Vous vous donnez le plaisir facile et puéril (en soulignant naïvement les phrases flatteuses) de dresser une liste des contradictions de la critique touchant Frédégonde. Belle découverte! On n'a peut-être jamais vu de pièce sur laquelle les critiques ne se soient contredits entre eux, même quand d'aventure tous en faisaient l'éloge.—Vous nous appelez tous en bloc, fort poliment, les «maîtres de la critique.» Cela en ferait beaucoup. Il arrive d'ailleurs à ces maîtres d'être inattentifs, ou bienveillants par lassitude et dédain, ou par scrupule de conscience et pour ne pas risquer de faire tort à une pièce qu'ils ont peu écoutée.—Il y en a un qui dit que votre langue «est solide», et je vous avertis que ce n'est pas vrai. Il y en a un autre qui dit que vos vers sont «de correction classique»: ce n'est pas vrai non plus.

Mais MM. Sarcey et Faguet ont admiré votre quatrième acte. Eh bien, tant mieux: que vous faut-il de plus? Ce sont des hommes doux, bien meilleurs que moi, et qui ont coutume de découvrir, chaque saison, dans les pièces qui leur sont soumises, une bonne douzaine de «scènes supérieures» et de «scènes de premier ordre.» J'estime tout naturel que vous ayez plus de confiance en eux qu'en moi et que vous mettiez leur jugement fort au-dessus du mien; mais enfin c'est le mien, et non le leur, que vous me demandiez, quand, avec l'espoir effréné que je vous trouverais du génie, vous m'avez convié à la représentation de votre drame et m'en avez même envoyé la brochure.