. . . . . . . . . . Blandine, prends ma stole,
Et me l'apporte!... Eh bien, à quoi rêves-tu, folle?...
Blandine?... Va chercher ma stole bleue!...

Et, plus loin, ivre de Dezobry, M. Jules Barbier ne craint pas de prêter à une certaine Phydile ces propos audacieusement «panachés» de latin et de français:

Devine
Ce qui me plaît, à moi, dans mes dix-huit peplum?
Car j'en ai dix-huit!... oui!... C'est le linteolum
Cæsicium, ainsi nommé, parce qu'il s'ouvre
Sur la poitrine,—là; jusqu'en bas,—et découvre,
En suivant les contours du sein comme cela...

Or, nous voyons que l'énigmatique et silencieuse esclave Blandine est aimée d'un jeune charpentier, nommé Ponticus. Elle lui dit: «Veux-tu de moi pour sœur?» Il lui répond: «Non, pour femme!» Sur quoi elle lui donne rendez-vous, la nuit prochaine, à l'assemblée des chrétiens, dans le propre temple de Rome et d'Auguste. Le médecin Alexandre doit conduire à cette même assemblée Attale et Æmilia, qui sont curieux de savoir ce que c'est que ces chrétiens. Et nous nous disons que le jeune Ponticus se fera sans doute prier avant de céder Blandine à Jésus; qu'Attale et Æmilia, passionnément amoureux l'un de l'autre, ne semblent pas dans les meilleures conditions pour embrasser la religion du crucifié, et qu'ils y feront quelque résistance; ou bien qu'Æmilia se convertira seule, et que sa lutte contre Attale sera, du moins, l'un des principaux épisodes de cette tragédie...

Mais rien de tout cela.

La vie et la passion de Jésus, contées à sa façon par Blandine,—en un récit naïf, décousu et ardent, tout à fait convenable à la simplicité et à l'imagination passionnée d'une esclave ignorante,—décident instantanément le jeune Ponticus, ce pendant qu'Attale et Æmilia cèdent à la première exhortation de l'évêque Pothin.

Et nous connaissons alors que l'objet de M. Jules Barbier n'est point une aventure particulière, mais la tragique et sanglante et merveilleuse histoire de l'Église de Lyon dans la dix-septième année du règne de Marc-Antonin; que son dessein est de nous peindre des phénomènes moraux collectifs, de nous montrer, dans tout un groupe de chrétiens, la contagion de la foi et de l'héroïsme, la sublime émulation et, proprement, l'ivresse du martyre; et, si vous voulez, de donner une forme dramatique au dix-neuvième chapitre du Marc-Aurèle d'Ernest Renan.

Ce dessein apparaît en plein dans la seconde moitié de la pièce.—Ce qui nous est montré plus spécialement au troisième acte, c'est l'émulation pour confesser la foi et pour se faire arrêter. Æmilia et Attale songent un instant à fuir. Ils emmèneront Blandine avec eux. Alors (et, vraiment, l'idée est belle) l'esclave demande la liberté à sa maîtresse. «Au nom de Jésus, je t'affranchis, dit Æmilia. Mais pourquoi as-tu voulu être libre?—Pour mourir», répond Blandine.—Et là-dessus, le gouverneur étant entré et Épagathus s'étant lui-même dénoncé comme chrétien, Æmilia et Attale se dénoncent librement à leur tour; et Blandine, qu'on oubliait dans son coin, vient tendre les mains aux chaînes en disant: «Et moi?»

Au quatrième acte et au dernier, c'est l'émulation pour souffrir; entendez pour souffrir dans son corps, et quelles tortures! Les tenailles, les coins, les crocs, les ongles arrachés, la chaise ardente, la griffe et la dent des bêtes... Les supplices étaient publics. À une époque de civilisation avancée et de littérature savante, après Virgile, après Horace, après Lucrèce, sous le règne du plus vertueux des empereurs, de celui qui nous a légué cet admirable bréviaire de perfection morale: Ta eis eauton, dans la ville la plus riche et la plus cultivée de la Gaule romaine, des milliers d'hommes, dont un bon nombre, apparemment, étaient d'honorables bourgeois, se réunissaient pour le plaisir de voir torturer longuement et horriblement d'autres hommes. Et je sais bien que, il n'y a guère plus d'un siècle, des magistrats lettrés, et qui peut-être composaient de petits vers, faisaient «questionner» des misérables sous leurs yeux; que l'on venait en foule voir «rouer» en place de Grève; qu'aujourd'hui encore, des chevaux éventrés par un taureau, lui-même tout ruisselant sous les flèches des banderilles, forment un spectacle délicieux pour des gens qui sont cependant nos frères, et qu'enfin il se rencontre des personnes distinguées pour aller voir guillotiner sans y être obligées professionnellement. Oui, je sais que la vieille humanité est abominable et que, dans le fond, elle aime le sang et la souffrance d'autrui. Toutefois, si la bête féroce n'est pas morte en elle et n'y est qu'endormie, ne peut-on pas dire que ses réveils se sont quelque peu espacés de notre temps, et que, s'il n'y a peut-être pas moins de cruauté latente dans l'âme des foules, il y en a moins de déclarée dans les lois et dans les mœurs? Le peuple n'a presque assassiné personne depuis vingt-sept ans. La bête humaine, si la prévoyance des législations s'appliquait de plus en plus à la sevrer de sang, finirait peut-être par en perdre un peu le goût. Et je crois, je veux croire qu'aujourd'hui déjà cette idée d'une multitude en fête réunie dans un cirque pour voir déchirer et brûler, parmi d'affreux hurlements, des chairs vivantes, serait intolérable et presque inconcevable à une assez imposante minorité d'âmes douces.

De là, pour le farouche auteur de Blandine, une première difficulté. Il inscrit, en tête de son œuvre, cette fière déclaration: «La genèse de ma Blandine est aussi douloureuse que celle de ma Jeanne d'Arc. L'avenir me réserve les mêmes revanches: j'ai foi.» Allons, tant mieux. Je crains cependant, si la pièce était jouée, qu'elle ne nous accablât par un excès d'horreur physique. Voici quelques-unes des indications de la mise en scène: «Au lever du rideau, Sextius est occupé avec les soldats à rassembler et à préparer des instruments de torture épars sur le sol, tenailles, lames, carcans, ceps, fouets, etc.» Plus loin: «Blandine, vivement éclairée, est attachée à une croix. Ponticus est étendu à ses pieds sur un chevalet, entouré de bourreaux armés de tenailles. Çà et là, dans l'arène, des cadavres.» À un endroit, le médecin Alexandre accourt «en levant des mains sanglantes» et en criant: