Cher légat, le plus fort n'est pas maître
De la douleur physique; elle envahit tout l'être.
Alors, pour asservir ces nerfs injurieux,
Je me suis arraché les ongles... Trouve mieux!

Et ces vers sont immédiatement suivis de cette note:

(Les hurlements recommencent dans la coulisse).

Une seconds difficulté, pour l'auteur, était dans le caractère étrangement et violemment exceptionnel des sentiments et de l'héroïsme de ses personnages. Ils ont soif de souffrir (n'oubliez pas de quelles souffrances inouïes, démesurées et prolongées il s'agit ici). De cette disposition surhumaine, Renan donne ces explications: «L'exaltation et la joie de souffrir ensemble les mettaient dans un état de quasi anesthésie. Ils s'imaginaient qu'une eau divine sortait du flanc de Jésus pour les rafraîchir. La publicité les soutenait. Quelle gloire d'affirmer devant tout un peuple son dire et sa foi! Cela devenait une gageure, et très peu cédaient. Il est prouvé que l'amour-propre suffit souvent pour inspirer un héroïsme apparent, quand la publicité vient s'y joindre. Les acteurs païens subissaient sans broncher d'atroces supplices (?); les gladiateurs faisaient bonne figure devant la mort évidente, pour ne pas avouer une faiblesse sous les yeux d'une foule assemblée. Ce qui ailleurs était vanité, transporté au sein d'un petit groupe d'hommes et de femmes incarcérés ensemble, devenait pieuse ivresse et joie sensible. L'idée que le Christ souffrait en eux les remplissait d'orgueil et, des plus faibles créatures, faisait des espèces d'êtres surnaturels.» Et encore: «Ceux qui avaient été torturés résistaient étonnamment. Ils étaient comme des athlètes émérites, endurcis à tout... Le martyre apparaissait de plus en plus comme une espèce de gymnastique, ou d'école de gladiature, à laquelle il fallait une longue préparation et une sorte d'ascèse préliminaire.» Peu s'en faut que Renan ne dise: «Le martyre était un sport.»—Il est certain que, d'être regardé, c'est une grande force: cela donne le courage de souffrir beaucoup, même pour des causes chétives et frivoles. Que sera-ce quand la cause est sublime, et quand les témoins sont tout un peuple en face duquel on confesse Dieu! Peut-être aussi y a-t-il un degré de douleur physique qui ne peut être dépassé, au delà duquel la souffrance s'anéantit. Notre système nerveux est un indéchiffrable mystère. M. Homais comparerait les martyrs chrétiens à ces Aissaouas qui, apparemment, au bout d'une demi-heure de hurlements rythmés et de balancements de tête au-dessus d'un brasier, ne sentent plus. M. Jules Barbier, dans son avant-dernière scène, met bravement cette note de couleur scientifique, un peu inattendue dans une tragédie chrétienne: «Ponticus complètement anesthésié». Corneille n'eût pas songé à appliquer cette épithète à Polyeucte.—Enfin, ivresse de publicité, entraînement, anesthésie,—et aussi amour de Dieu et attente d'un bonheur infini,—vous avez le choix entre ces explications, ou vous les pouvez prendre toutes ensemble. Les croyants en proposent encore une autre, qui est la grâce divine.

Mais vous entrevoyez combien il était malaisé au poète de prolonger durant deux actes cette lutte pour le martyre, ce renchérissement ininterrompu dans le plus surprenant héroïsme, et d'en soutenir sans défaillance l'écrasant crescendo. Comment faire parler ces âmes, toutes parvenues au dernier point de tension morale? Le seul tort de M. Jules Barbier, c'est d'avoir conçu un sujet où le poète était obligé d'être génial, et où, le fût-il, il risquait de l'être avec trop d'uniformité et d'ajouter à la monotonie de l'horreur physique la monotonie de la sublimité spirituelle. Mais ce sujet trop beau, c'est aussi le mérite de M. Barbier d'avoir osé le tenter. Il n'a pas d'ailleurs été partout inégal à sa tâche; et voici une scène,—la dernière,—où la maternité chaste et sanglante de Blandine, aidant le pauvre petit Ponticus à souffrir et à mourir, est peinte de traits assez forts et assez doux:

PONTICUS

Pardonne-moi, j'ai peur!

BLANDINE

Est-ce qu'on a peur?... Pense
Non pas à la douleur, mais à la récompense!
N'afflige pas Jésus par ton manque de foi!
Car il te voit, Jésus!... sans te parler de moi.
. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
Je te sens sur mon cœur tout gros de tes alarmes,
Comme un fils enfanté dans les cris et les larmes!...
Songe que tout sera fini dans un moment.

PONTICUS