Alors Faustus (remarquez que ce qu'il vient d'entendre est tout ce qu'il connaît du christianisme,):—«Voilà ce que ton Dieu promet?... Je crois en lui!—Mais, dit Marcia, où est-il, l'envoyé de Dieu qui allumera l'incendie? Où est-il, celui que Dieu a choisi pour renverser cet empire sanglant?—Ce sera moi!» dit Faustus en arrachant une torche fixée à la muraille; et, suivi de quelques-uns de ses frères, il s'en va mettre le feu à la ville.

Si cela est peut-être discutable, cela est fort dramatique; et très dramatique aussi, au dernier tableau, du haut de la terrasse de Néron, le saut des martyrs dans les flammes.[(Retour à la Table des Matières)]

LES DEUX TARTUFFE.

6 Juillet 1896.

Presque tous nos meilleurs comédiens ont voulu s'essayer dans le rôle de Tartuffe, et il ne paraît pas qu'aucun d'eux y ait jamais remporté un entier succès. D'où vient cela?

C'est peut-être que ce rôle n'est pas très bon.—Que le personnage soit antipathique, cela ne serait rien; il pourrait être sauvé soit par beaucoup de comique, soit par un peu de terreur. Mais il est double. Il y a dans Tartuffe, et très distinctement, deux Tartuffe.

Tartuffe est, d'abord, une espèce d'épais et hideux bedeau. Il pète de santé; il a le visage allumé et l'oreille rouge. C'est un goinfre. Il lui arrive de «roter» à table. (La délicatesse de nos Comédiens officiels a supprimé, je ne sais pourquoi, les vers où cette incongruité est rappelée.) Il est laid, d'aspect repoussant. Dorine y insiste: elle dit qu'il est difficile d'être fidèle à de certains maris «faits d'un certain modèle.» Et encore: «Oui, c'est un beau museau!» Elle dit ironiquement qu'il est «bien fait de sa personne.» Elle dit à Marianne qu'il faut qu'une fille obéisse à son père, voulût-il lui donner un singe pour époux. Le point est donc hors de doute.

Ce premier Tartuffe, au surplus, est une brute. Il n'a aucune finesse. C'est par les artifices les plus grossiers, les plus faciles à percer, les plus impudents, ou, pour mieux dire, les plus naïfs, qu'il a séduit Orgon; par des momeries de truand de la dévotion, des «soupirs» et des «élancements» à faire retourner les gens, etc... Il a des affectations purement imbéciles, comme lorsqu'il crie à Laurent de «serrer sa haire avec sa discipline», ou lorsqu'il s'accuse d'avoir tué une puce avec trop de colère. Il est si obtus que, voulant se déclarer à une femme jeune, spirituelle, nullement dévote, éminemment «laïque», il y emploie le style des Manuels de piété et ne conçoit pas ce qu'un tel langage, appliqué à une telle matière, doit avoir nécessairement, pour cette jeune femme, de répugnant et de souverainement ridicule.

Bref, Tartuffe n'est qu'un pourceau de sacristie, un grotesque, un bas cafard de fabliau, une trogne de «moine moinant de moinerie», violemment taillée à coups de serpe par l'anticléricalisme (déjà!) du «libertin» Molière.

Mais ce gueux, ce marmiteux, ce goinfre, ce balourd, cet incongru, comment Orgon, homme riche et notable, dont la conduite pendant la Fronde a été signalée au roi avec éloge; comment ce bourgeois, qui a sûrement les préjugés de sa classe et de son rang, a-t-il pu le recueillir chez lui, l'y traiter en ami intime et en directeur de conscience? Comment a-t-il pu subir à ce point l'ascendant de ce goujat qui, pour être un coquin, n'en est pas moins un simple d'esprit? On ne voit pas non plus que les bourgeois, même dévots, soient détournés par leur dévotion du soin de marier richement leurs enfants: comment Orgon peut-il s'entêter à donner sa fille à cet ancien mendigot? Il y a là, à mon avis, une impossibilité morale.