Et c'est pourquoi, le désaccord étant complet entre ce personnage et la besogne que Molière a dessein de lui faire accomplir, voici surgir, chemin faisant, un second Tartuffe, fort différent du premier. Plus rien du rat d'église. Le butor qui racontait aux gens l'histoire de ses puces, qui rotait à table et s'empiffrait à en crever, nous apparaît maintenant comme un homme de bonne éducation, comme un gentilhomme pauvre, et qui, même au temps de sa détresse, a conservé un valet. Gentilhomme, je ne sais pas bien s'il l'est en effet; mais il faut croire à présent qu'il en a du moins les airs, puisque Dorine, son ennemie, dans le couplet où elle raille Marianne, admet elle-même qu'il tiendrait bon rang dans sa province:
Vous irez par le coche en sa petite ville, etc.
Et sans doute, dans son tête-à-tête avec Elmire, il débute assez lourdement par l'emploi du «jargon de la dévotion»; mais, insensiblement, il sait tourner ce jargon en caresse, et le rapproche enfin de la langue vaguement idéaliste que l'amour devait parler, cent cinquante ans après Molière, dans des poésies et romans romanesques et qui a plu si longtemps aux femmes... Mais, en outre, il a de la finesse et de l'esprit, et des ironies, et des airs détachés qui sentent leur homme supérieur et qui sont d'un véritable artiste en corruption. Et, à sa deuxième rencontre, quand il veut lever les scrupules d'Elmire, la jolie leçon de casuistique, leçon qui semble une dérision préméditée et presque une «blague» de la casuistique même! Ce Tartuffe-là ressemble à quelque abbé italien tortueux et élégant, athée, moqueur et sensuel, et qui se complaît, avec une grâce perverse, à ôter à demi son masque.
À ce propos, vous savez qu'on s'est demandé si Tartuffe avait la foi. La question eût semblé étrange à Molière. Si Tartuffe «croyait», il serait un pharisien, il ne serait pas un «imposteur», et Molière ne lui aurait pas donné ce nom. Mais, à supposer même que l'auteur n'eût pas assez signifié sa pensée sur ce point, il faudrait ici distinguer. Pour le premier Tartuffe, le bedeau, la brute, méchant, mais stupide, dénué d'esprit critique et incapable de se connaître lui-même, on peut admettre à la rigueur qu'il ait la foi,—la foi d'un abominable charbonnier. Mais il me paraît de toute évidence que le second Tartuffe, l'homme du monde, l'homme d'esprit, l'aventurier de haut vol, ne croit ni à Dieu ni à diable. Ou je ne sais pas lire, ou ces vers, par exemple:
Le ciel défend, de vrai, certains contentements;
Mais on trouve avec lui des accommodements.
Selon divers besoins, il est une science
D'étendre les liens de notre conscience,
Et de rectifier le mal de l'action
Avec la pureté de notre intention,
ne peuvent être que d'un terrible pince-sans-rire et d'un railleur raffiné et hardi.
La conclusion, c'est que le comédien est fort embarrassé. Il faut choisir entre trois partis: ou représenter le premier Tartuffe, ou représenter le second, ou essayer de réaliser un Tartuffe mitoyen; car, de «fondre» les deux l'un dans l'autre, il n'y faut guère songer.
Or, si le comédien joue le premier Tartuffe, il fera rire; mais l'action de la pièce deviendra totalement absurde. (Vous me direz: Qui s'en apercevra?) S'il joue le second, la pièce redeviendra raisonnable; mais alors, on ne comprendra plus du tout le portrait qui nous a été fait de Tartuffe avant son apparition. Le public sera dépaysé, lui qui ne voit Tartuffe que sous les espèces d'un bedeau gras, rouge et libidineux; et l'acteur ne fera pas rire, et il devra, j'en ai peur, renoncer à la douceur des applaudissements. Reste, comme j'ai dit, qu'il prenne une moyenne entre les deux Tartuffe... J'aime mieux qu'il s'en charge que moi...
Du temps de Molière, conformément à sa pensée, Tartuffe fut joué en «comique» et même en «valet comique»; et cette interprétation dura jusqu'au commencement de ce siècle. Régnier s'en plaint dans son Tartuffe des comédiens. Je lui emprunte ces lignes intéressantes: «... Au siècle passé... l'emploi des premiers comiques s'appelait aussi l'emploi des valets, et la garde-robe des acteurs qui tenaient ces sortes de rôles se bornait presque à des habits de livrée. Aussi l'habitude de jouer chaque soir Hector ou Crispin avait rétréci le talent des comédiens, circonscrit leur horizon; leur unique tâche étant de faire rire, Tartuffe fut joué comme valet, et, peu à peu, ce grand rôle ne fut plus qu'un sournois plaisant et cynique dont les charges et les paillardises égayaient le public.
«Cette grossière interprétation du rôle devint la tradition, et Augé, grand, beau, bien fait, très aisé dans son jeu, au dire d'un contemporain, d'une gaieté un peu basse, naturel et inexact dans son débit, estropiant les vers, Augé s'y conforma en l'exagérant encore. Il a laissé dans le rôle un long souvenir de succès...