«Avec des regards lubriques, des gestes à l'avenant, il forçait Elmire, en plein théâtre, à subir des grossièretés qu'il serait répugnant d'indiquer. Dans la scène de la déclaration du troisième acte, il cachait ses pieds sous la jupe de Mme Préville, lui serrait les doigts, lui pressait le genou, et cela avec des attouchements si impudents, qu'exaspérée elle lui dit un jour, de façon à être entendue d'une partie de l'orchestre: «Si nous n'étions pas en scène, quel soufflet je vous appliquerais!»

Mais un beau jour on s'avisa que Tartuffe ne devait pas faire rire à ce point. Tartuffe passa donc des comiques aux premiers rôles. Vanhove, Naudet, Molé, Baptiste aîné, Damas jouèrent surtout ce que j'ai appelé «le second Tartuffe».

C'est aussi celui-là qui a été traduit par M. Febvre (à la Comédie), par Adolphe Dupuis (à l'Odéon) et, l'autre jour, par M. Worms.—À vrai dire, Adolphe Dupuis en fit un bon gros homme, presque un vieux général. M. Febvre en faisait, lui, un homme du monde et un «brillant causeur». Mieux qu'aucun de ses devanciers, M. Worms a sauvé Tartuffe du ridicule. Ce qu'il a exprimé peut-être le plus fortement, c'est l'ardente passion sensuelle dont Tartuffe est dévoré. Il lui a prêté aussi une sorte d'âpreté triste, une allure sombre et fatale, et qui fait songer tantôt à don Salluste, tantôt à Iago. Enfin il semble qu'il ait voulu surtout nous rendre sensible cette idée, que Tartuffe se perd parce qu'il aime. Et, en même temps, il nous a montré un scélérat si élégant, d'une pâleur si distinguée dans son costume noir, si spécial par l'ironie sacrilège qu'il mêle à ses discours, que, si Elmire lui résiste, ce ne peut plus être chez elle dégoût et répugnance, et que, vraiment, en supposant cette jeune femme un rien curieuse, et de tempérament moins paisible, on aurait presque lieu de trembler pour elle... Oh! qu'à ce moment le premier Tartuffe, le bedeau, le truand d'église, est loin de nos yeux et de notre souvenir!

Et pourtant, si Molière revenait au monde, c'est bien, j'en suis sûr, ce truand aux basses grimaces qu'il voudrait voir, et qu'il conseillerait à ses interprètes de rendre uniquement. Et c'est ce truand qui est resté, dans l'imagination populaire, le vrai Tartuffe.

Rien à faire à cela. Peu importe qu'à mes yeux le vrai Tartuffe ce soit l'autre, «le second», ou mieux encore (je l'avoue franchement), l'Onuphre de La Bruyère, si finement nuancé, si profond, si cohérent, si harmonieux.

«Il ne dit point: Ma haire et ma discipline, au contraire; il passerait pour ce qu'il est, pour un hypocrite, et il veut passer pour ce qu'il n'est pas, pour un homme dévot; il est vrai qu'il fait en sorte que l'on croie, sans qu'il le dise, qu'il porte une haire et qu'il se donne la discipline... S'il se trouve bien d'un homme opulent, à qui il a su imposer, dont il est le parasite... il ne cajole point sa femme, il ne lui fait du moins ni avance, ni déclaration; il s'enfuira, il lui laissera son manteau, s'il n'est aussi sûr d'elle que de lui-même. Il est encore plus éloigné d'employer, pour la flatter et la séduire, le jargon de la dévotion; ce n'est point par habitude qu'il le parle, mais avec dessein, et selon qu'il lui est utile, et jamais quand il ne servirait qu'à le rendre très ridicule. Il sait où se trouvent des femmes plus sociables et plus dociles que celle de son ami... Un homme dévot n'est ni avare, ni violent, ni injuste, ni même intéressé. Onuphre n'est pas dévot, mais il veut être cru tel... Aussi ne se joue-t-il pas à la ligne directe, et il ne s'insinue jamais dans une famille où se trouvent tout à la fois une fille à pourvoir et un fils à établir; il y a là des droits trop forts et trop inviolables: on ne les traverse pas sans faire de l'éclat, et il l'appréhende... Il en veut à la ligne collatérale: on l'attaque plus impunément; il est la terreur des cousins et des cousines, du neveu et de la nièce, le flatteur et l'ami déclaré de tous les oncles qui ont fait fortune... Etc., etc...»

Oh! je sais tout ce qu'on peut répondre, et ce que développent à ce sujet, sur les indications de leurs maîtres, tous les candidats à la licence ès lettres (car Molière est chez nous une superstition nationale): que La Bruyère écrit en moraliste, et Molière en auteur dramatique; qu'il faut tenir compte du «grossissement» nécessaire à la scène et de l'«optique du théâtre»; qu'Onuphre, par trop de vérité, s'évanouirait sur les planches, etc... Je n'en suis plus du tout convaincu; et, s'il faut tout dire, je ne goûte Tartuffe que dans les endroits précisément où, pour le ton du moins, il se rapproche d'Onuphre.

Encore une fois, qu'importe? C'est le premier Tartuffe seul qui vit pour les foules, justement parce qu'il n'est qu'une trogne haute en couleur, aux traits simplifiés et excessifs, une tête de jeu de massacre. Les figures les plus populaires du théâtre ou du roman ne sont pas nécessairement les plus profondes, les plus étudiées ni celles qui résument le plus d'observations. (Et je pourrais ajouter que les figures les plus populaires ont été souvent créées par des esprits fort médiocres: tels Robert Macaire ou Joseph Prudhomme.)—Alphonse Daudet a conçu et fait vivre vingt personnages d'une vérité plus rare que Tartarin, d'une observation plus difficile, plus aiguë, plus curieuse; et peut-être est-ce du seul Tartarin que les siècles se souviendront.

C'est égal, si quelque auteur contemporain mettait au théâtre un personnage aussi incohérent, aussi visiblement double que le Tartuffe de Molière, que diriez-vous, ô mon maître Sarcey?