13 Juillet 1896.

«Bien taillé! comme disait l'autre. Et maintenant il faut recoudre.»

Recousons.

C'est de Tartuffe qu'il s'agit. À en juger par les lettres que j'ai reçues, beaucoup de Français en France désirent que le Tartuffe de Molière ne soit pas double. Démontrons donc qu'il ne l'est pas, et que les deux Tartuffe peuvent se fondre. Rien de plus facile.

Une première remarque à faire, et très importante, c'est que Tartuffe, tout le temps que nous le voyons en personne, est, à fort peu de chose près, cohérent, harmonieux, d'accord avec lui-même. Il n'est en désaccord qu'avec l'idée que nous ont donnée de lui Dorine, puis Orgon. En d'autres termes, il n'y a pas deux Tartuffe; mais il y a Tartuffe, d'une part, et, d'autre part, le portrait qui nous a été fait de Tartuffe avant son entrée en scène.

Or, il faut considérer que ce portrait est moitié d'une ennemie, et d'une ennemie qui est servante (Dorine), et moitié d'un imbécile (Orgon); que, par conséquent, nous ne le pouvons accueillir que sous bénéfice d'inventaire, que nous en devons contrôler, rectifier ou, mieux, interpréter tous les traits.

Le Tartuffe de Dorine, c'est Tartuffe jugé et décrit par la cuisine et par l'office. «C'est un beau museau!» Soit. Mais il y a des laideurs expressives, originales, et qui ne déplaisent pas à toutes les femmes. Apparemment, l'idéal masculin de Dorine, c'est un beau mousquetaire ou, comme nous disons aujourd'hui, un garçon coiffeur ou un ténor. Tartuffe peut s'éloigner de ce type; il peut être mal bâti et avoir toutefois une flamme aux yeux, une grâce dans le sourire, une animation dans la physionomie, un je ne sais quoi de persuasif ou de dominateur, qui échappe à cette dondon de Dorine.

«C'est un goinfre», dit-elle encore. Mettons qu'il a grand appétit et ne dédaigne pas les vins loyaux. On n'ignore pas que la gourmandise est le péché mignon de beaucoup de personnes religieuses et même d'ecclésiastiques excellents. Louis Veuillot ne fut point une fourchette médiocre. Parmi les voluptés sensuelles, les plaisirs de la table sont ceux que l'Église interdit avec le moins de rigueur. Pourvu qu'ils n'aillent pas aux derniers excès, elle consent à y reconnaître une sorte d'innocence. Bien manger, c'est ne point faire fi des présents de Dieu qui «donne la pâture aux petits des oiseaux»; bien manger, c'est déjà presque une façon de louer la Providence. «Les dévots, dit La Bruyère, ne connaissent de crimes que l'incontinence, parlons plus précisément, que le bruit ou les dehors de l'incontinence. Si Phérécide passe pour être guéri des femmes, ou Phérénice pour être fidèle à son mari, ce leur est assez: laissez les jouer un jeu ruineux, faire perdre leurs créanciers, se réjouir du malheur d'autrui et en profiter, idolâtrer les grands, mépriser les petits, s'enivrer de leur propre mérite, sécher d'envie, mentir, médire, cabaler, nuire: c'est leur état.» À plus forte raison laissez-les manger à leur appétit et boire à leur soif, et un peu au delà. Pour nombre d'hommes d'Église et de dévots, même sincères, les jouissances de la gueule sont comme une revanche licite de ce qu'ils se retranchent sur le point que vous devinez. Ces jouissances sont beaucoup plus assurées et beaucoup moins rapides que celles de l'amour; par un bienfait de Dieu, elles sont presque aussi vives, et tout aussi matérielles, et tout aussi grossières; et elles sont permises! et bien plus largement que les autres, lesquelles ou ne sont autorisées que dans un seul lit ou ne le sont pas du tout! Elles sont, elles, permises à toutes les tables où l'on peut s'asseoir! Quelle aubaine pour les âmes pieuses! Aussi en voyons-nous plus d'une s'empiffrer théologalement.—Joignez, ici, que le grand appétit de Tartuffe et ses connaissances de dégustateur ne sont pas pour déplaire à un opulent bourgeois comme est Orgon, que l'on peut sans témérité supposer ami de la bonne chère et fier de sa cave. C'est peut-être tout justement en bien mangeant et buvant sec que Tartuffe a achevé de le séduire.

«Tartuffe rote à table?» D'abord, c'est Dorine qui le dit. Le digne homme a pu avoir un jour un léger hoquet, que la haineuse servante a exagéré, transformé en un bruit plus malséant. Et puis, n'oubliez pas que les gens du dix-septième siècle ne mangeaient pas fort proprement: ils prenaient la plupart des viandes avec leurs doigts, s'essuyaient les mains à la nappe, jetaient les os par-dessus leur épaule. La Bruyère écrit, par exemple, sans s'étonner: «... Si Troïle dit d'un mets qu'il est insipide,—ceux qui commençaient à le goûter, n'osant avaler le morceau qu'ils ont à la bouche, ils le jettent à terre...» Or, tout se tient; et j'imagine que ces gens-là étaient moins exacts que nous à se garder de certaines incongruités. Notez que Dorine n'est pas précisément choquée des bruits vilains que fait Tartuffe, mais qu'elle raille surtout la bienveillance avec laquelle Orgon les salue:

Et, s'il vient à roter, il lui dit: Dieu vous aide!