«S'il vient à roter...», entendez: si cela lui arrive, par hasard... comme cela peut arriver à tout le monde...
Du Tartuffe violemment caricaturé par Dorine, passons au Tartuffe pieusement et béatement dessiné par Orgon.
«Tartuffe, disais-je, n'a aucune finesse... Pour être un goujat et un drôle, il n'en est pas moins un simple d'esprit... C'est par les artifices les plus grossiers, les plus voyants, les plus faciles à percer, qu'il a séduit Orgon.»—Mais, au contraire, Tartuffe paraît fort intelligent en ceci, qu'il a su approprier ses moyens de séduction à la sottise de l'homme dont il a fait sa dupe. Un de mes correspondants me dit que Orgon peut fort bien être un bourgeois notable, avoir été fidèle au roi pendant la Fronde, et n'être qu'un imbécile; et je suis tout à fait de cet avis, l'instinct conservateur en politique n'étant pas nécessairement une preuve d'intelligence. Les «soupirs» et les «grands élancements» à faire retourner les fidèles, la terre «baisée à tous moments», et la puce tuée «avec trop de colère», et «Laurent, serrez ma haire avec ma discipline», ce sont donc là des traits tout à fait propres à frapper l'imagination de cet idiot. Les finesses y eussent été fort inutiles. D'ailleurs, la foi fait des miracles de plus d'un genre, et l'on a vu souvent des dévots beaucoup plus intelligents qu'Orgon traiter avec la déférence la plus sincère et la plus aveugle et prendre pour directeur de conscience tel «petit Frère» aussi grossier et trivial que celui de la Rôtisserie de la reine Pédauque...
«Mais comment, disais-je encore, un bourgeois comme Orgon, et qui doit avoir les préjugés de sa classe et de son rang, peut-il bien s'entêter à donner sa fille à un ancien mendigot? Car enfin on ne voit guère qu'un effet ordinaire de la dévotion soit de détourner les bourgeois opulents du souci de marier richement leurs enfants.» J'oubliais (volontairement? qui sait?) ces vers d'Orgon:
Sa misère est sans doute une honnête misère.
Au-dessus des grandeurs elle doit l'élever,
Puisqu'enfin de son bien il s'est laissé priver
Par son trop peu de soin des choses temporelles,
Et sa puissante attache aux choses éternelles.
Mais mon secours pourra lui donner les moyens
De sortir d'embarras et rentrer dans ses biens:
Ce sont fiefs qu'à bon titre au pays on renomme;
Et, tel que l'on le voit, il est bien gentilhomme.
Souvenez-vous que Tartuffe, même au temps de sa détresse, a conservé un valet. Nous voyons un peu après, par les discours de Dorine, qu'il parle volontiers de son nom et de sa noblesse. Et cette noblesse, Dorine elle-même ne paraît pas la mettre en doute, lorsqu'elle dit à Marianne:
Vous irez par le coche en sa petite ville...
D'abord chez le beau monde on vous fera venir.
Vous irez visiter, pour votre bienvenue,
Madame la Baillive et Madame l'Élue
Qui d'un siège pliant vous feront honorer...
Bref, c'est du hobereau peut-être autant que du saint homme que le bourgeois Orgon semble s'être entiché; et cette croyance à la «qualité» de Tartuffe achève d'expliquer l'ascendant que Tartuffe a pris sur lui.
(Au surplus, des traits que nous jugeons grossiers et ridicules pouvaient fort bien toucher un bourgeois qui, sans doute, comme beaucoup de ses contemporains, lisait encore régulièrement la Vie des Saints. La puce de Tartuffe lui rappelait celle de saint Macaire: «Si comme Machaire eut tué une puce qui le poignait, il en issit moult de sang; il se reprit qu'il avait vengé sa propre injure, et demeura six mois tout nud au désert, et en issit tout dérompu des mouches et d'autres bêtes.» Traduction du frère Jehan de Vignay, 1496.)
Et, enfin, j'avais tort de traiter Tartuffe de «mendigot». Tartuffe n'a jamais mendié. Voici ce qui s'est passé, d'après Orgon. Orgon a, de lui-même, remarqué ce saint homme qui ne lui demandait rien et se contentait de lui offrir discrètement de l'eau bénite à la sortie de l'église: