Instruit par son garçon, qui dans tout l'imitait,
Et de son indigence, et de ce qu'il était,
Je lui faisais des dons; mais avec modestie
Il me voulait toujours en rendre une partie.
«C'est trop, me disait-il, c'est trop de la moitié;
Je ne mérite pas de vous faire pitié;»
Et quand je refusais de le vouloir reprendre,
Aux pauvres, à mes yeux, il allait le répandre...

Mélange de fierté décente et d'humilité chrétienne, Tartuffe a donc pu apparaître à Orgon bien moins comme un mendiant que comme une façon de bon Monsieur de la Société de Saint-Vincent-de-Paul (excusez cet anachronisme), intermédiaire de bonne volonté entre les personnes pieuses et les pauvres. Et ces mots: «À mes yeux, il allait le répandre», peuvent bien nous faire sourire: là où nous voyons l'ostentation du personnage, Orgon n'a vu que son ombrageuse délicatesse... Oui, je conçois de plus en plus qu'il se soit laissé prendre.

Ceci nous amène à la scène où Tartuffe fait son entrée. Son second geste, le mouchoir tendu à Dorine, me paraît très conforme au caractère qu'il a ou qu'il se donne, et au rôle qu'il joue dans la maison. Et même, si j'ose dire toute ma pensée, lorsque Dorine répond:

Vous êtes donc bien tendre à la tentation,
Et la chair sur vos sens fait grande impression?

cela est sans doute fort plaisant; mais enfin pourquoi Dorine, pourquoi les femmes montrent-elles leur sein nu, si ce n'est en effet pour «faire impression sur nos sens»? Ou si ce n'est pas cela qu'elles veulent «en étalant leurs charmes», que diable veulent-elles donc? Il se pourrait, ici, que la réplique de la servante ne fût pas non plus sans «tartufferie». Car il n'est pas nécessaire d'être dévot pour être hypocrite. L'argument de Dorine, c'est l'argument commode qu'on a coutume d'opposer aux gens que scandalisent la lubricité d'un livre ou l'immodestie d'une œuvre d'art; l'argument dont les chroniqueurs badins et les auteurs de revues accablent l'honorable M. Bérenger: «C'est vous qui êtes dégoûtant; et ce que vous voyez là, c'est vous qui l'y mettez.» Les bons apôtres! Vrai, j'aime mieux l'impureté franche et qui avoue.

Continuons. «Tartuffe, disais-je, est si obtus que, voulant se déclarer à une femme jeune, intelligente, nullement dévote, éminemment laïque, il y emploie le style des manuels de piété.» Mais veut-on qu'il se démasque tout de suite? N'est-il pas tout naturel qu'il commence par user du langage qui lui est habituel et qu'on s'attend à rencontrer dans sa bouche? Ce langage, d'ailleurs, c'est Elmire elle-même qui le lui impose et qui l'y ramène. Tartuffe vient de dire, à propos de son mariage projeté avec Marianne:

Ce n'est pas le bonheur après quoi je soupire;
Et je vois autre part les merveilleux attraits
De la félicité qui fait tous mes souhaits.

Cela, c'est la langue ordinaire de la galanterie au dix-septième siècle. Mais Elmire:

C'est que vous n'aimez rien des choses de la terre.

Alors, Tartuffe: