Mon sein n'enferme pas un cœur qui soit de pierre.
Sur quoi Elmire, très prudente:
Pour moi, je crois qu'au Ciel tendent tous vos soupirs,
Et que rien ici-bas n'arrête vos désirs.
Elle croit l'embarrasser et se sauver de lui en l'obligeant à ne parler qu'en dévot. C'est donc en dévot qu'il parlera. Heureusement le jargon de la dévotion a plus d'un rapport avec celui de l'amour humain. Les locutions par lesquelles les mystiques traduisent leur amour de Dieu, il n'aura pas à les torturer beaucoup pour leur faire exprimer l'adoration d'une femme. Insensiblement, il tourne ce jargon en caresse. Et, par cela seul qu'il applique à une passion profane le vocabulaire et les images de la «mystique» chrétienne, il se trouve presque composer, sans le savoir, une sorte d'élégie idéaliste aux airs déjà vaguement lamartiniens:
Ses attraits réfléchis brillent dans vos pareilles...
Il a sur votre face épanché des beautés
Dont les yeux sont surpris et les cœurs transportés;
Et je n'ai pu vous voir, parfaite créature,
Sans admirer en vous l'auteur de la nature,
Et d'une ardente amour sentir mon cœur atteint,
Au plus beau des portraits où lui-même il s'est peint.
Ainsi Lamartine:
Beauté, secret d'en haut, rayon, divin emblème...
. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
Qui sait si tu n'es pas en effet quelque image
De Dieu même, qui perce à travers ce nuage?
Ou si cette âme, à qui ce beau corps fut donné,
Sur son type divin ne l'a pas façonné?.....
Si bien que Tartuffe apporte un secours imprévu aux théories de M. Brunetière qui veut que la poésie lyrique de notre siècle ne soit que l'éloquence de la chaire transformée... En tout cas, il y a ici dans les discours de l'ardent gredin une grâce, équivoque sans doute, mais qui ne laisse pas d'être enveloppante, et une flamme trouble, mais chaude. Il n'est donc pas si bête de s'en être tenu au jargon dévot.
Quant au petit cours de casuistique que Tartuffe fait à Elmire, dans leur second tête-à-tête, pour lever les scrupules qu'elle lui laisse voir, il n'est point si étrange, ni si propre à estomaquer cette jeune femme, qu'il semblerait au premier moment. Au temps de Molière encore les «honnêtes gens» et les bourgeois n'étaient nullement étrangers aux choses de la théologie. Il n'y avait pas tant d'années que la question de la grâce avait été agitée devant eux dans Polyeucte et qu'ils avaient lu passionnément les Provinciales,—tout de même que, sous l'Empire, on se jetait sur la Lanterne de M. Rochefort (ce rapprochement ne signifie pas que je juge les deux ouvrages équivalents). Lors donc que Tartuffe expose à Elmire le «truc» de la direction d'intention, elle a beau n'être qu'une assez faible chrétienne, ces discours ne sont point de l'hébreu pour elle; elle a du moins entendu parler de ces choses, et elle peut estimer Tartuffe cynique, mais non point extravagant ni ridicule.
(Sur cette question, d'ailleurs accessoire: «Tartuffe a-t-il la foi?» j'en tiens pour ce que j'ai dit l'autre jour. L'hypocrisie dévote peut être de deux degrés: ou l'hypocrite a la foi et singe seulement les vertus qui lui manquent; ou il simule en même temps les croyances et les vertus qu'il n'a pas. Ce deuxième cas est, selon moi, celui de Tartuffe, et c'est sans doute parce que, dans la pensée de Molière, l'imposture du personnage est complète, qu'il l'a nommé l'Imposteur. Voyez aussi comme, au premier acte, il définit, par la bouche de Cléante, l'espèce à laquelle appartient Tartuffe, et ce qu'il dit de ces «francs charlatans»