De qui la sacrilège et trompeuse grimace
Abuse impunément, et se joue à leur gré
De ce qu'ont les mortels de plus saint et sacré.....

Ajoutez que c'est surtout de nos jours qu'on s'est plié à concevoir le mélange de la sincérité des croyances et de l'hypocrisie ou de la scélératesse des actes. Le dix-huitième siècle philosophique n'admettait même pas la sincérité des fondateurs de religions, et les regardait tous comme des jongleurs. Et, enfin, si Tartuffe reproduit, en somme, les maximes du très sincère et très croyant Escobar, il en change singulièrement le ton, et y mêle (je persiste dans mon impression) une ironie et presque une «blague» de pince-sans-rire.)

J'ai fini de me réfuter. Reste le Tartuffe que j'appelais le «second Tartuffe», et qui est, en réalité, le seul. Oui, Tartuffe est un, et il n'y a qu'un Tartuffe. Seulement l'acteur qui le jouera fera bien de se souvenir, après tout, de la figure qu'a pu prendre Tartuffe dans l'imagination de Dorine: par où il sera conduit à nous mettre sous les yeux un personnage intermédiaire entre le Julien Sorel que nous a montré M. Worms, et le truand de sacristie que Dorine nous dépeint; moins proche toutefois de celui-ci que de celui-là; bref, quelque chose d'assez ressemblant à cet étonnant précepteur ecclésiastique que nous révéla naguère un procès retentissant.

Et maintenant me reprochera-t-on, une fois de plus, trop de complaisance à plaider le pour et le contre, et trop de goût pour de «vains exercices de rhétorique»? Celui-ci, du moins, n'aura pas été entièrement vain, puisque, ayant retourné Tartuffe dans tous les sens, me voilà, finalement, plus assuré de la vérité et de l'unité secrète de cette illustre figure. Mais, au surplus, pourquoi mes oscillations ne seraient-elles pas la marque d'un esprit scrupuleux et modeste? Ces incertitudes impliquent le sérieux,—bien loin de l'exclure, comme quelques-uns le disent. On peut fort bien manquer d'assurance à définir un personnage de drame ou de roman,—et ne point manquer de décision à distinguer le bien du mal; on peut être hésitant dans ses investigations et jugements littéraires,—et ferme sur ses principes de conduite. Il y a des gens qui s'admirent et qui se croient l'âme belle, énergique et généreuse parce qu'ils ont sur tout des opinions violentes, insolentes, absolues et instantanées; comme si la manie affirmative était une présomption de beauté morale! Oh! que je me méfie! et combien j'ai peur que, tout au contraire, cette inaptitude à considérer les aspects divers des choses n'entraîne l'incapacité de se connaître soi-même et de voir sa pauvre vie comme elle est, et toutes les tristes suites de l'aveuglement sur soi! Vagues, vides et bruyants, dupes des mots, dupes des modes qu'ils se figurent créer et qu'ils suivent avec fracas, n'hésitant jamais parce que jamais ils n'examinent, ceux-là peuvent me traiter de faiseur de tours. Ils ne comptent pas.

TABLE DES MATIÈRES.

Paris.—Soc. Franç. d'Imprim. et de Libr. (Lecène, Oudin et Cie)

Note 1: Le feuilleton du Journal des Débats.[(Retour au texte)]

Note 2: Il resterait à définir la profonde et l'originale piété de Marceline; puis à caractériser sa poésie,—poésie d'ignorante géniale, poésie admirablement passionnée et spontanée (parmi quelque naïf fatras) essentiellement musicale, et qui tantôt fait ressouvenir de Lamartine, tantôt fait présager Verlaine. Mais j'ai dû interrompre cette étude, et je suis aujourd'hui trop loin du courant de sensibilité qu'il faudrait pour la reprendre.[(Retour au texte)]