Mais notre siècle a inventé une forme nouvelle du péché de malice, quelque chose de bâtard et de contradictoire: le péché de malice sans la foi, le plaisir de la révolte par ressouvenir et par imagination. On ne croit plus, et pourtant certains actes mauvais semblent plus savoureux parce qu'ils vont contre ce qu'on a cru. Par exemple, le ressouvenir des obligations de la pudeur chrétienne, encore qu'on ne se croie plus tenu par elles, nous rend plus exquis les manquements à cette pudeur. Nous concevons plus vivement, en effet, nous nous représentons dans un plus grand détail et nous perpétrons avec plus d'application l'acte qui passe pour péché que celui qui est moralement indifférent. L'idée de la loi violée (même quand nous n'y croyons plus) nous fait plus attentifs aux sensations dont la recherche constitue la violation de cette loi, et par conséquent les avive, les affine et les prolonge. C'est pourquoi, depuis Baudelaire, beaucoup de poètes et de romanciers se sont plu à mêler les choses de la religion à celles de la débauche et à donner à celle-ci une teinte de mysticisme. Il est vrai que ce mysticisme simulé peut quelquefois redevenir sincère; car la conscience de l'incurable inassouvissement du désir et de sa fatalité, le détraquement nerveux qui suit les expériences trop nombreuses et qui dispose aux sombres rêveries, tout cela peut faire naître chez le débauché l'idée d'une puissance mystérieuse à laquelle il serait en proie. Dans l'antique Orient, les cultes mystiques ont été les cultes impurs. Cette alliance de la songerie religieuse et de l'enragement charnel, des jeunes gens l'ont appelée «satanique». Comme il leur plaira! Ce satanisme est, en somme, un divertissement assez misérable, et il ne prête qu'à un nombre d'effets littéraires extrêmement restreint.
Eh bien, il faut le dire à l'honneur de M. d'Aurevilly, s'il y a chez lui du satanisme, ce n'est point celui-là. Son satanisme consiste simplement à voir partout le diable—et, d'abord, à nous raconter, avec complaisance et en s'excitant sur ce qu'ils ont d'extraordinaire, des actes d'impiété ou des cas surprenants de perversion morale.
Mlle Alberte, qui sort du couvent, met, pendant le dîner, son pied sur celui de l'officier qui est en pension chez ses parents, de bons bourgeois de petite ville. Un mois après, sans avoir rien dit, elle entre une nuit dans la chambre de l'officier et se livre, toujours sans dire un mot (le Rideau cramoisi).—Le comte Serlon de Savigny empoisonne sa femme, de complicité avec sa maîtresse Hauteclaire, fille d'un prévôt, avec laquelle il fait des armes toutes les nuits. Puis il épouse Hauteclaire, et tous deux sont et restent parfaitement heureux (le Bonheur dans le crime).—La comtesse de Stasseville, froide, spirituelle et mystérieuse, a pour amant, sans que personne s'en doute, un gentleman très fort au whist, Mermor de Kéroël. Elle empoisonne sa fille par jalousie. Elle a la manie de mâchonner continuellement des tiges de résédas, et, après sa mort, on trouve dans son salon, au fond d'une caisse de résédas, le cadavre d'un enfant (le Dessous des cartes d'une partie de whist).—Pendant la Terreur, l'abbé Reniant, prêtre défroqué, jette aux cochons des hosties consacrées: ces hosties avaient été confiées par des prêtres à une pauvre sainte fille qui les portait «entre ses tétons,»—Le major Ydow, quand il découvre que sa femme Pudica n'était qu'une courtisane, brise l'urne de cristal où il gardait le cœur de l'enfant mort qu'il avait cru son fils, et lui jette à la tête ce cœur qu'elle lui renvoie comme une balle. «C'est la première fois certainement que si hideuse chose se soit vue! un père et une mère se souffletant tour à tour le visage avec le cœur mort de leur enfant!» (À un dîner d'athées.)—Le duc de Sierra-Leone, ayant soupçonné don Esteban d'être l'amant de la duchesse, le fait étrangler par ses nègres, puis lui arrache le cœur et le donne à manger à ses chiens. La duchesse, qui est innocente, se fait fille publique pour se venger. «Je veux mourir, dit-elle à l'un de ses clients d'une nuit, où meurent les filles comme moi... Avec ma vie ignominieuse de tous les soirs, il arrivera bien qu'un jour la putréfaction de la débauche saisira et rongera enfin la prostituée et qu'elle ira tomber par morceaux et s'éteindre dans quelque honteux hôpital. Oh! alors ma vie sera payée, ajouta-t-elle avec l'enthousiasme de la plus affreuse espérance; alors il sera temps que le duc de Sierra-Leone apprenne comment sa femme, la duchesse de Sierra-Leone, aura vécu et comment elle meurt» (la Vengeance d'une femme). Et, c'est ainsi que M. d'Aurevilly nous terrorise. Mais ce satanisme est un peu celui d'un Croque-mitaine.
Ou bien encore M. d'Aurevilly nous montre, dans des faits inexplicables, l'action directe du diable. Jeanne le Hardouey voit un jour à l'église l'abbé de la Croix-Jugan. La face mutilée du prêtre est horrible. Mais Jeanne est prise pour lui d'un effroyable amour; et, comme elle ne peut ni dompter sa passion ni l'assouvir, elle se jette dans une mare. Un berger, qui la haïssait, le lui avait prédit. Peut-être lui a-t-il jeté un sort?... (L'Ensorcelée.) La vieille Malgaigne, qui a eu jadis des rapports avec le diable, prédit à l'abbé Sombreval qu'il finira dans l'étang de Quesnay... Et, en effet, le prêtre athée, après avoir déterré sa fille dont il a causé involontairement la mort, se précipite dans l'étang avec le cadavre... (le Prêtre marié).—Ryno de Marigny épouse par amour l'idéale et liliale Hermengarde de Polastron, avec le consentement de sa vieille maîtresse, l'Espagnole Vellini. «Va! lui dit la Vellini: tu me reviendras!» Et il lui revient, tout en continuant d'aimer Hermengarde. C'est que Ryno et la Vellini ont bu du sang l'un de l'autre; rien à faire contre cela: c'est un «sort», une «possession» (Une vieille maîtresse). Presque tous les héros de M. d'Aurevilly sont des «ensorcelés».
Cette croyance, si triomphalement affichée, à l'action du diable et à son ingérence dans les affaires humaines, peut paraître piquante, surtout quand on se rappelle le caractère si peu chrétien du catholicisme de M. d'Aurevilly. Mais tout cela est au fond, assez innocent. Il me semble même que celui qui, croyant au diable, l'aimerait par enfantillage et romantique bravade, ne serait pas, après tout, un être si diabolique; car il resterait un croyant, il aurait de l'univers une conception très ferme et très décidée: il ne serait qu'un manichéen qui s'amuse à faire un mauvais choix. Le vrai satanisme, c'est la négation de Satan aussi bien que de Dieu, c'est le doute, l'ironie, l'impossibilité de s'arrêter à une conception du monde, la persuasion intime et tranquille que le monde n'a point de sens, est foncièrement inutile et inintelligible... De ce satanisme-là, il y en a plus dans telle page de Sainte-Beuve, de Mérimée ou de M. Renan, que dans ces ingénues Diaboliques.
Le plus fâcheux, c'est que le surnaturel des histoires de M. d'Aurevilly est la suppression de toute psychologie. Le farouche écrivain développe, exprime violemment, abondamment—et longuement—les actes et les sentiments de ses personnages: il ne les explique jamais, et ne saurait en effet les expliquer sans éliminer le diable—auquel il tient plus qu'à tout. Or il semble bien que M. d'Aurevilly prenne pour profondeur cette absence d'explication. Et ce sera là, si vous le voulez bien, sa troisième illusion.
Et voici la quatrième. Elle consiste dans une foi absolue, imperturbable, à la suprématie physique et intellectuelle, à l'esprit, à la beauté, à l'élégance, au «je ne sais quoi» des hommes et des femmes du faubourg Saint-Germain. Le faubourg! M. d'Aurevilly y croit encore plus que Balzac! Toutes ses grandes dames et tous ses gentilshommes sont, sans exception, des créatures quasi surhumaines. Il écrit couramment (et je ne sais si vous sentez comme moi ce qu'il y a d'impayable dans l'intonation à la fois hautaine et familière et, pour ainsi dire, dans le «geste» de ces phrases): «Spirituelles, nobles, du ton le plus faubourg Saint-Germain, mais ce soir-là hardies comme des pages de la maison du roi, quand il y avait une maison du roi et des pages, elles furent d'un étincellement d'esprit, d'un mouvement, d'une verve et d'un brio incomparables.»—«Il fallait qu'il fût trouvé de très bonne compagnie pour ne pas être souvent trouvé de la mauvaise. Mais, quand on en est réellement, vous savez bien qu'on se passe tout, au faubourg Saint-Germain!»—«Elle était jeune, riche, d'un nom superbe, belle, spirituelle, d'une large intelligence d'artiste, et naturelle avec cela, comme on l'est dans votre monde, quand on l'est!...»
Mais cette illusion se rattache à une autre plus générale et qui a été celle de tous les romantiques. M. d'Aurevilly croit qu'il n'y a d'intéressant que l'extraordinaire. Ce n'est chez lui que Laras immenses, dons Juans prodigieux, Rolands surnaturels, femmes fatales, Messalines démesurées, ou saintes de vitrail plus saintes que les anges. Le gonflement est universel. Il y a dans l'Ensorcelée une pauvresse, ancienne fille de joie, Clotilde Mauduit: elle devient sibylline, monumentale de mystère, de dignité et d'orgueil. M. d'Aurevilly a, comme Balzac, des extases et des émerveillements bruyants devant ses personnages. Et c'est, dans les détails comme dans les conceptions d'ensemble, un romantisme effréné et puéril. «... Je me suis piqué la veine où tu as bu, écrit Vellini à Ryno, et je trace ces mots à peine lisibles avec l'épingle de mes cheveux sur cette feuille arrachée d'un vieux missel...» Et dire que c'est tout le temps comme cela! Comprenez-vous qu'au moment même où je cherche à mettre mes impressions en ordre, il m'en reste encore quelque ahurissement?
La dernière illusion (est-ce la dernière?) de M. d'Aurevilly consiste à croire que le dandysme est quelque chose de considérable et qui fait honneur à l'esprit humain. Il a toujours été très préoccupé du dandysme et a consacré un volume à Georges Brummel. Voici, je pense, les raisons de ce goût singulier.
L'œuvre que se propose le dandysme est très paradoxale et très difficile. Généralement on ne domine les hommes que par la puissance matérielle, par le génie des arts ou des sciences, quelquefois par l'ascendant de la vertu. Les agréments extérieurs, l'élégance des habits, la politesse des manières, tout cela passe, non seulement aux yeux des sages, mais même aux yeux des gens du monde quand il s'avisent d'être sérieux, pour des avantages très inférieurs à l'esprit, aux talents et à la valeur morale.