Or le dandy entreprend de modifier du tout au tout cette opinion si profondément enfoncée chez les hommes par une philosophie traditionnelle et banale et de bouleverser la hiérarchie des mérites. Délibérément, il fait son tout de ces avantages prétendus futiles. C'est aux choses qui ont le moins d'importance qu'il se pique d'en attacher le plus. Et cette vue volontairement absurde du monde, il arrive à l'imposer aux autres. Il réussit à faire croire à la partie oisive et riche de la société que d'innover en fait d'usages mondains, de conventions élégantes, d'habits, de manières et d'amusements, c'est aussi rare, aussi méritoire, aussi digne de considération que d'inventer et de créer en politique, en art, en littérature. Il spiritualise la mode. D'un ensemble de pratiques insignifiantes et inutiles il fait un art qui porte sa marque personnelle, qui plaît et qui séduit à la façon d'un ouvrage de l'esprit. Il communique à de menus signes de costume, de tenue et de langage, un sens et une puissance qu'ils n'ont point naturellement. Bref, il fait croire à ce qui n'existe pas. Il «règne par les airs», comme d'autres par les talents, par la force, par la richesse. Il se fait, avec rien, une supériorité mystérieuse que nul ne saurait définir, mais dont les effets sont aussi réels et aussi grands que ceux des supériorités classées et reconnues par les hommes. Le dandy est un révolutionnaire et un illusionniste.
Mais il y a plus: cette royauté des manières, qu'il élève à la hauteur des autres royautés humaines, il l'enlève aux femmes, qui seules semblaient faites pour l'exercer. C'est à la façon et un peu par les moyens des femmes qu'il domine. Et cette usurpation de fonctions, il la fait accepter par les femmes elles-mêmes et, ce qui est encore plus surprenant, par les hommes. Le dandy a quelque chose d'antinaturel, d'androgyne, par où il peut séduire infiniment.
Au reste, le dandy est très réellement un artiste à sa manière. C'est toute sa vie qui est son œuvre d'art à lui. Il plaît et règne par les apparences qu'il donne à sa personne physique, comme l'écrivain par ses livres. Et il plaît tout seul, sans le secours d'autrui. Ce n'est pas, comme le comédien, la pensée d'un autre qu'il interprète avec sa personne et son corps. Aussi le vrai dandy me paraît-il venir, dans l'échelle des mérites, au-dessus du grand comédien.
Enfin, la fonction du dandy est éminemment philosophique. Comme il fait quelque chose avec le néant, comme ses inventions consistent en des riens parfaitement superflus et qui ne valent que par l'opinion qu'il en a su donner, il nous apprend que les choses n'ont de prix que celui que nous leur attachons, et que «l'idéalisme est le vrai». Et comme, ayant pris la mieux reconnue des vanités, il a su l'égaler aux occupations qui passent pour les plus nobles, il nous fait aussi entendre par là que tout est vain.
Seulement, pour que le dandy soit tout ce que j'ai dit, une condition est nécessaire: il ne faut pas qu'il soit dupe de lui-même. Il faut qu'il ait conscience de la profonde ironie et du paradoxe effrayant de son œuvre. M. d'Aurevilly en a-t-il conscience?
C'est la question que je me pose sans cesse en parlant de lui. Et de là mon embarras. Est-il dupe des sentiments extraordinaires qu'il affiche, de son dandysme, de son catholicisme, de son satanisme un peu enfantin, de ses préjugés sur l'aristocratie? Qui distinguera son masque de son visage? Je crois que ce qu'il y a de sincère en lui, c'est le goût de la grandeur, de la force, de l'héroïsme, et la joie de se sentir «différent» de ses contemporains. Il a certes l'imagination puissante et parfois épique (le Chevalier Destouches). Mais l'outrance énorme et continue de son expression donne à tous ses livres un air théâtral, une apparence d'artifice. Il a beau avoir de terribles trompettes dans la voix et faire des gestes tout à fait sublimes, je suis effrayé de voir à combien peu se réduit le noyau substantiel de ces œuvres redondantes. Parmi des affirmations d'idéalisme et de foi catholique ou aristocratique développées avec furie, je vois s'agiter des figures étranges et plus qu'humaines; mais je vous jure que je ne les sens pas vivre. Je trouve des passions singulières et d'une énergie féroce; mais de tous ces drames vous n'extrairez pas, j'en ai peur, une goutte de vraie pitié ni de simple tendresse. Toute cette œuvre où s'épand une imagination si riche, où roule une si vertigineuse rhétorique, je me dis que, si elle est retentissante, c'est peut-être à la façon d'une armure vide, et que si elle est empanachée, c'est peut-être comme un catafalque qui recouvre le néant. Cet écrivain catapultueux n'est-il donc que le dernier et le plus forcené des romantiques? Qu'y a-t-il au juste dans son fait? Histrionisme magnanime ou snobisme majestueux? J'hésite et je m'étonne... Et, tandis que je demeure stupide, je me rappelle cette réplique de Mesnilgrand dans le Dîner d'athées:
«Mon cher, les hommes... comme moi n'ont été faits de toute éternité que pour étonner les hommes... comme toi!»
Je me le tiens pour dit, et je tâche de transformer mon étonnement en admiration. Après tout, l'outrance et l'artifice portés à ce point deviennent des choses rares et qu'il faut ne considérer qu'avec respect. Mettons, pour sortir de peine, que le chef-d'œuvre de M. d'Aurevilly, c'est M. d'Aurevilly lui-même. Quelle que soit dans son personnage la part de la nature et de la volonté, la constance, la sûreté, la maîtrise infaillible avec lesquelles il a soutenu ce rôle ne sont pas d'un médiocre génie. S'est-il contenté d'achever, de pousser à leur maximum d'expression les traits naturels de sa personne physique et morale? Ou bien est-ce un masque qu'il s'est composé de toutes pièces et qu'il s'est appliqué? On ne sait; et sans doute lui-même ne saurait plus le dire. Si c'est un masque, quel prodige de l'art! Ah! comme il tient! et depuis combien d'années! secrètement réparé peut-être, mais toujours intact aux yeux, sans un trou, sans une fêlure. Soyez tranquille, la mort le prendra debout, niant le temps, la tête haute, superbe et redressé, et s'épandant en propos fastueux. Quelle force d'âme, quand on y songe, dans cet acharnement à garder jusqu'au bout, en présence des autres hommes, l'apparence et la forme extérieure du personnage spécial qu'on a rêvé d'être et qu'on a été! C'est de l'héroïsme tout simplement, et, je vous prie de donner au mot tout son sens. Et si c'est de l'héroïsme inutile et incompris, c'est d'autant plus beau.[Retour à la Table des Matières]
M. PAUL VERLAINE[3]
ET
LES POÈTES «SYMBOLISTES» & «DÉCADENTS»
I.