«... Qu'on calcule l'influence d'une fièvre lente de huit mois, alimentée par toutes les misères possibles, sur un tempérament déjà attaqué d'obstruction et de faiblesse dans le bas-ventre, et qu'on vienne me dire que mon père n'abrège pas ma vie!

«... Il ne daigne pas répondre depuis plus de trois mois à des lettres où, lui peignant ma misère, je lui demande une légère avance, pour me vêtir, sur une pension de trois mille francs, réduite par lui à deux mille quatre cents francs, avance dont il peut se rembourser par ses mains, aux mois de printemps que je passerai à Grenoble.

«... D'abord tout cela, et vingt pages de détails tous horriblement aggravants; mon père est un vilain scélérat à mon égard, n'ayant ni vertu, ni pitié. Senza virtù nè carità, comme dit Carolino dans le Matrimonio segreto.

«Si quelqu'un s'étonne de ce fragment, il n'a qu'à me le dire, et, partant de la définition de la vertu, qu'il me donnera, je lui prouverai par écrit, aussi clairement que l'on prouve que toutes nos idées arrivent par nos sens, c'est-à-dire aussi évidemment qu'une vérité morale puisse être prouvée, que mon père à mon égard a eu la conduite d'un malhonnête homme et d'un exécrable père, en un mot d'un vilain scélérat

Ce défi est assez bizarre. Voici qui l'est plus encore:

«Je finis cet écrit... en réitérant l'offre de prouver quantum dixi, par écrit, devant un jury composé des six plus grands hommes existants. Si Franklin existait, je le nommerais. Je désigne pour mes trois, Georges Gros, Tracy et Chateaubriand, pour apprécier le malheur moral dans l'âme d'un poète.

«Si, après cela, vous m'accusez d'être fils dénaturé, vous ne raisonnez pas, votre opinion n'est qu'un vain bruit et périra avec vous.»

Et il y revient encore avec un acharnement maladif:

«Ou vous niez la vertu, ou mon père a été un vilain scélérat à mon égard; quelque faiblesse que j'aie encore pour cet homme, voilà la vérité, et je suis prêt à vous le prouver par écrit à la première réquisition.»

Or, il paraît bien que ce père était un homme assez rude et désagréable; mais, si vous songez que ce tyran, n'ayant lui-même que dix mille francs de rente, faisait à son fils, alors âgé de vingt-deux ans, une pension de deux mille quatre cents francs qui en vaudraient plus de cinq mille aujourd'hui; que Stendhal avait, en outre, une rente de mille francs qui lui venait de sa mère et que, si l'argent lui avait manqué pour se soigner, c'est qu'il en dépensait beaucoup pour ses habits et pour le théâtre, vous verrez peut-être autre chose que de l'indépendance d'esprit dans cette furieuse impiété filiale. Et ce n'est point là, comme vous le pourriez croire, un simple accès de fièvre: car, d'abord, il appelle couramment son père dans le reste du journal: «mon bâtard de père»; puis, relisant vingt ans après la page que j'ai citée, il ajoute en marge: