«Ne rougis-tu point, au fond du cœur, en lisant ceci en 1835? Aurais-tu besoin que j'écrivisse la démonstration tout au long?

«Rentre dans toi-même.

«Arrêté.»

Et voici ce qu'il avait écrit déjà, en 1832, à propos de la mort de son père, dans un de ces articles nécrologiques qu'il se plaisait à composer sur lui-même:

«Pendant le premier mois qui suivit cette nouvelle, je n'y pensai pas trois fois. Cinq ou six ans plus tard, j'ai cherché en vain à m'en affliger. Le lecteur me trouvera mauvais fils, il aura raison.»

En supposant même que tous les griefs de Stendhal aient été fondés, on se dit qu'il y a des sentiments qu'on peut sans doute éprouver malgré soi, mais qu'il est odieux de s'y complaire, de les développer par écrit, parce qu'ils offensent, tout au moins, des conventions trop anciennes, trop nécessaires à la vie des sociétés, et vénérables par là même. Toute âme un peu délicate, ou, si vous voulez, un peu craintive, modeste et religieuse, pensera ainsi. Maintenant, si vous cherchez, sur ce point particulier, un cas analogue à celui de Stendhal, vous serez tout surpris de rencontrer Mirabeau et Jules Vallès... Et, en dépit de son sang froid et de sa sécheresse d'écrivain, vous n'hésiterez plus à classer parmi les «violents» cet abstracteur de quintessences.

Tout cela n'empêche point Stendhal de se croire extraordinairement sensible. «Si je vis, ma conduite démontrera qu'il n'y a pas eu d'homme aussi accessible à la pitié que moi... La moindre chose m'émeut, me fait venir les larmes aux yeux...» Ces déclarations reviennent à chaque instant. Il y a là évidemment un reste de sensiblerie à la façon du dix-huitième siècle. Cela veut dire aussi qu'il ressent vivement le plaisir et la peine, qu'il est de tempérament voluptueux. Et d'autres fois, enfin, c'est simplement sensibilité d'artiste. Il faut commencer par sentir les choses profondément—et brièvement,—pour être capable de les rendre ensuite dans leur vérité.

Il a un immense orgueil, et toutes les formes de l'orgueil, les plus petites comme les plus grandes: l'orgueil de César et celui de Brummel. Il constate çà et là qu'il était bien habillé (et il décrit son costume), qu'il a été beau, brillant, spirituel, profond; qu'il est original et qu'il a du génie. Je cite tout à fait au hasard. Il relit un de ses cahiers, il en est content et il ajoute: «Il y a quelquefois des moments de profondeur dans la peinture de mon caractère.» Il vient de prendre une leçon de déclamation: «J'ai joué la scène du métromane avec un grand nerf, une verve et une beauté d'organe charmantes. J'avais une tenue superbe de fierté et d'enthousiasme.» Et plus loin: «La charmante grâce de ma déclamation a interdit Louason.» Ou bien: «La réflexion profonde (à la Molière) que je fais dans ce moment, etc...» Ou encore: «Je commence à aborder dans le monde le magasin de mes idées de poète sur l'homme. Cela donne à ma conversation une physionomie inimitable,» etc., etc... Cela est continuel. Penser ainsi de soi, passe encore: nous sommes de si plaisants animaux! Mais l'écrire! fût-ce pour son bonnet de nuit! Je n'en reviens pas!

Cet orgueil s'accompagnait, comme il arrive souvent, d'une extrême timidité, qui n'en était que la conséquence,—timidité qu'exaspéraient encore sa sensibilité d'artiste et sa sagacité d'observateur. Orgueilleux, il craignait d'autant plus d'être ridicule; sensible, il souffrait d'autant plus de cette crainte; clairvoyant, il rencontrait partout des occasions d'en souffrir, ou même les faisait naître. Tout ce mécanisme est fort connu, et je vous fais là de la psychologie élémentaire.

J'ai dit qu'il était bien de son temps. À l'origine du moins, sa qualité maîtresse me paraît avoir été une indomptable énergie. Il croit à la toute-puissance de la volonté. Nous le voyons imposer à la sienne deux tâches principales.