Je voudrais ne pas trop répéter ce qu'on sait; je ne rappellerai donc pas que Hugo a peut-être été le plus puissant et, à coup sûr, le plus débordé des descriptifs. Il voyait les choses concrètes avec une intensité extraordinaire, mais toujours un peu en rêve et jusqu'à les déformer... Par suite, il a eu, plus que personne, le don de l'expression plastique. Or, rien ne donne du relief à l'expression comme les contrastes et les oppositions. Il a donc abusé de l'antithèse et a fini par ne plus avoir, dans l'ordre physique et dans l'ordre moral, que des visions antithétiques. Mais justement les plus originales conceptions du monde se réduisent à des antithèses que l'on résout comme on peut. À preuve, les systèmes de Kant, de Hegel, même de Spinoza... L'univers n'est qu'antinomies. Et ainsi c'est de la maladie de l'antithèse qu'est venu à Victor Hugo ce qu'il peut y avoir de philosophie dans son œuvre; et si, d'aventure, il mérite çà et là ce nom de «penseur» auquel son ingénuité tenait tant, c'est à sa manie d'opposer entre eux les mots qu'il le doit.
Ce qu'il y a de sûr, c'est que Hugo ne pouvait être l'incomparable ouvrier de style qu'il a été, sans être par là même un fort grand poète. Et si son nom est encore livré aux vaines disputes des hommes, s'il est malaisé de déterminer l'étendue et les limites de son génie, c'est peut-être que son cas ressemble assez à celui de Ronsard; c'est que son œuvre n'est pas toute dans ses livres; c'est qu'il a eu (non pas seul, mais plus qu'aucun autre) la gloire de rajeunir l'imagination d'un siècle et de renouveler une langue, et que, par conséquent, nous ne pouvons pas savoir au juste ce que nous lui devons...[Retour à la Table des Matières]
POURQUOI LUI?[8]
L'autre jour, la Comédie-Française célébrait officiellement—quoique clandestinement (la presse n'était point conviée)—l'anniversaire de la naissance de Victor Hugo par une matinée gratuite où elle représentait Ruy Blas, cette histoire saugrenue d'un domestique amant d'une reine et grand homme d'État.
(De bonne foi, ce ne sont pas les ouvriers ni les petits bourgeois, ce sont les gens de maison du Faubourg Saint-Germain et du quartier du parc Monceau que l'on eût dû appeler à cette cérémonie. Mais ce n'est point de Ruy Blas que j'ai dessein de vous parler.)
Ainsi, on a fait pour Victor Hugo ce qu'on ne fait ni pour Corneille, ni pour Racine, ni pour Molière. Ceux-là, on célèbre sans doute leurs anniversaires tant bien que mal, mais on ne va pas pour eux jusqu'à la représentation gratuite. Déjà Victor Hugo était le seul de nos grands écrivains dont le cercueil eût été exposé sous l'Arc de Triomphe, le seul qui eût été inhumé au Panthéon, le seul dont les œuvres posthumes eussent eu les honneurs d'une récitation publique à la Comédie-Française.
Tout cela veut dire qu'aux yeux de nos gouvernants Victor Hugo est à part dans notre littérature, qu'il est le poète national, le grand, l'unique, enfin qu'«il n'y a que lui.»
Eh bien! ce n'est pas vrai, il n'y a pas que lui! C'est trop d'injustice, à la fin! Pourquoi ce traitement spécial? Pourquoi cette immortalité hors classe? À qui vont ces hommages exorbitants? Est-ce à l'auteur dramatique? Est-ce à l'écrivain populaire? Est-ce au poète? Est-ce au penseur? Est-ce à l'homme?
Ce ne peut être à l'auteur dramatique. Là-dessus, presque tout le monde sera d'accord. Si miraculeusement versifié qu'il soit et quelque plaisir qu'il nous donne à la lecture, ce n'est pas le théâtre de Victor Hugo qui peut justifier ces honneurs extraordinaires. Dès qu'on essaye de les «réaliser» sur la scène, de donner un corps à ces froides et éclatantes chimères, les drames de Hugo sonnent si faux que c'est une douleur de les entendre. Ou plutôt, tranchons le mot, ils ennuient le public,—et la foule aussi bien que les lettrés. Nous l'avons bien vu quand on a repris le Roi s'amuse et Marion Delorme. Il ne manque qu'une chose à ces belles machines lyriques: le frémissement de la vie, ce qui fait qu'on se croit en présence de créatures de chair et de sang.