Quelles rimes! quel rythme! quelle musique! quelle couleur! Devant ces effrénées cavalcades de mots, tout pâlit, tout languit; les plus prestigieux ouvriers en style, les plus illustres que vous pourriez nommer, s'évanouissent,—et ils le savent bien. C'est une joie absolument pure que de lire de tels vers. Je suis si tranquille sur le fond! Le fond, c'est quelque idée fausse, incomplète, ou qui même me répugne; ou bien, c'est quelque idée toute simple, même banale, et que le poète laisse banale, comme Dieu l'a faite. Dans les deux cas, la chose m'est indifférente. Et alors je puis savourer uniquement, sans trouble ni souci, la magnifique, triomphante et précise surabondance de l'expression. Je ne sais, pour moi, rien de plus amusant que les méditations de Hugo sur la mort. Car, pour exprimer le néant et sa tristesse, il moissonne à brassées les figures et les formes de la vie. De même, et ne me croyez pas pour cela un mauvais cœur, rien ne me réjouit comme ses listes de tyrans (on en ferait des volumes), et comme ses énumérations de crimes, de meurtres et d'atrocités. C'est d'une prouesse de style et d'un pittoresque qui font passer en moi de petits frissons de plaisir. Il a des pages d'apocalypse qui sont de surprenantes clowneries. Le relief des détails, la plasticité de l'expression est telle que j'ai assez à faire d'admirer ce perpétuel prodige. Voici la fin d'une de ces joyeuses énumérations:

Zeb plante une forêt de gibets à Nicée;
Christiern fait tous les jours arroser d'eau glacée
Des captifs enchaînés nus dans les souterrains;
Galéas Visconti, les bras liés aux reins,
Râle, étreint par les nœuds de la corde que Sforce
Passe dans les œillets de sa veste de force
;
Cosme, à l'heure où midi change en brasier le ciel,
Fait lécher par un bouc son père enduit de miel;
Soliman met Tauris en feu pour se distraire;
Alonze, furieux qu'on allaite son frère,
Coupe le bout des seins d'Urraque avec ses dents;
Vlad regarde mourir ses neveux prétendants,
Et rit de voir le pal leur sortir par la bouche;
Borgia communie; Abbas, maçon farouche,
Fait, avec de la brique et des hommes vivants,
D'épouvantables tours qui hurlent dans les vents...

etc... car ça continue. Hugo est le monstre de la parole écrite. Il résume et dépasse tous les grands rhéteurs de culture latine qui ont excellé dans le développement oratoire ou pittoresque. Imaginez je ne sais quel taureau de Phalaris d'où sortirait, amplifiée, la voix de Lucain, de Juvénal, de Claudien,—et aussi de d'Aubigné, de Malherbe, même de Corneille, de tous ceux enfin qui ont le mieux su le verbe classique. Au delà de sa rhétorique, il n'y a rien... On peut dire en un sens qu'il ferme un cycle. Il est très grand. S'il ne l'est pas par la pensée, il y a cependant en lui plus de substance que je n'ai affecté d'en voir; seulement c'est, si je puis dire, son imagination et sa rhétorique qui lui ont créé sa pensée.

D'abord, et par la force des choses, il lui est arrivé, aussi souvent qu'aux plus grands des classiques, d'exprimer, selon la définition de Nisard, des idées générales sous une forme souveraine et définitive (laquelle d'ailleurs, quoique définitive, peut toujours être renouvelée). Je n'ai pas à feuilleter longtemps Toute la Lyre pour y rencontrer ces «vers dorés»:

Sers celui qui te sert, car il te vaut peut-être;
Pense qu'il a son droit comme toi ton devoir;
Ménage les petits, les faibles. Sois le maître
Que tu voudrais avoir.

Et ceux-ci, aux fils dont les pères ont été glorieux:

Soyez nobles, loyaux et vaillants entre tous;
Car vos noms sont si grands qu'ils ne sont pas à vous.
Tout passant peut venir vous en demander compte.
Ils sont notre trésor dans nos moments de honte,
Dans nos abaissements et dans nos abandons:
C'est vous qui les portez, c'est nous qui les gardons.

Il est évident qu'il n'y a rien de mieux dans Juvénal ni dans Sénèque, ni même dans Corneille, Bossuet ou Molière; et cela, chez Hugo, est continuel.

Autre chose encore. Il a été le roi des mots. Mais les mots, après tant de siècles de littérature, sont tout imprégnés de sentiments et de pensée: ils devaient donc, par la vertu de leurs assemblages, le forcer à penser et à sentir. À cause de cela, ce songeur si peu philosophe a quelquefois des vers profonds; et ce poète, de beaucoup plus d'imagination que de tendresse, a des vers délicats et tendres. (Il y en a dans Toute la Lyre; voyez Ce que dit celle qui n'a pas parlé.)

Puis, comme la moindre idée lui suggère une image, et comme ensuite les images s'appellent et s'enchaînent en lui avec une surnaturelle rapidité, le sujet qu'il traite a beau être maigre et court dans son fond, la forme dont il le revêt est un vaste enchantement. Ces correspondances qu'il saisit entre les choses nous intéressent par elles-mêmes. La figure entière du monde finit par tenir dans le développement du moindre lieu commun. Cette poésie, que ma pensée et mon cœur ont parfois trouvée indigente, finit donc par apparaître, à qui sait lire, comme la plus opulente qui se puisse rêver.