Et après tout ceci, qui n'est qu'un jeu d'antithèses, éclate un vers qui est enfin autre chose qu'un cliquetis de mots, un vers ému et tragique—(comme si le poète, à force de remuer les vocables, d'épuiser toutes les façons de traduire une pensée, devait nécessairement trouver, à un moment, l'expression la plus forte et la plus émouvante, et comme si sa prodigieuse invention verbale devait fatalement rencontrer la profondeur):

Comme il pleure avec rage au secours des souffrants!

Lisez cette page (en vous souvenant qu'il en a écrit des milliers de semblables), vous en demeurerez, je l'espère, stupides comme moi. Car, sans doute, si nous avions senti le besoin d'apprendre au monde que Marat fut fait de charité et de cruauté, nous aurions pu, en prenant notre temps, trouver cinq ou six images pour le dire; mais lui! ses trente-cinq images se dressent presque en même temps dans sa pensée: elles sautent d'elles-mêmes sur les mots qu'il leur faut, sur les mots dont son cerveau est l'ample ménagerie, et les chevauchent éperdument; et c'est un flot rapide et intarissable, un torrent auquel rien ne résiste...

Et les trente-cinq images sur Marat ne lui suffisent pas. Après que la dernière a pris sa course, il lui en vient encore une douzaine à propos des bons camarades de Marat; et il les lâche pour se soulager. Seulement (et c'est la rançon du don monstrueux que la nature injuste a mis en lui) il finit par appeler ses amis les montagnards:

Tigres compatissants! Formidables agneaux!

Et ce qui me console de n'avoir pu trouver les autres images, c'est qu'assurément je n'aurais pas ramassé celle-là!...

Je ne puis me tenir de vous apporter encore un exemple. C'est dans le «Chœur des racoleurs» qui vont embauchant les coquins le long du quai de la Ferraille:

Les belles ont le goût des héros...

Voilà le thème. Je ne crois pas me hasarder beaucoup en disant que c'est un lieu commun. Et voici le développement; il est proprement fantastique:

Les belles ont le goût des héros, et le muffle
Hagard d'un scélérat superbe sous le buffle
Fait briller tendrement l'hiatus des fichus;
Quand passe un tourbillon de drôles moustachus
Hurlant, criant, affreux, éclatants, orgiaques,
Un doux soupir émeut les seins élégiaques.
Quels beaux hommes! housard ou pandour, le sabreur
Effroyable, traînant après lui tant d'horreur
Qu'il ferait reculer jusqu'à la sombre Hécate,
Charme la plus timide et la plus délicate.
Rose qui ne voudrait toucher qu'avec son gant
Un honnête homme, prend la griffe d'un brigand
Et la baise. Telle est la femme. Elle décerne
Avec emportement son âme à la caserne:
Elle garde aux bourgeois son petit air bougon,
Toujours la sensitive adora le dragon.
Sur ce, battez, tambours! Ce qui plaît à la bouche
De la blonde aux doux yeux, c'est le baiser farouche;
La femme se fait faire avec joie un enfant
Par l'homme qui tua, sinistre et triomphant,
Et c'est la volupté de toutes ces colombes
D'ouvrir leurs lits à ceux qui font ouvrir les tombes.