Je répondrai alors qu'il est singulièrement malaisé de distinguer Hugo parodiste de Hugo sérieux, celui qui s'amuse de celui qui ne s'amuse pas; et que, souvent, quand il ne s'amuse pas, il nous amuse trop; et quand il s'amuse, il ne nous amuse pas assez... Le culte de mon ami pour Hugo le rend tout à fait injuste à l'endroit des honnêtes gens à qui le grand poète a légué sa malle. Toutes ces «rognures», ils ont mission de les publier. Et, quand même ils n'y seraient pas obligés par la volonté du défunt, comment oseraient-ils décider que ce sont en effet des rognures? Hugo ne le pensait point; il avait annoncé lui-même, sept ou huit ans avant sa mort, la publication de Toute la Lyre. Et il me paraît bien, à moi, que ce dernier recueil n'est pas plus un assemblage d'«épreuves ratées» que la seconde Légende des siècles, le Pape, l'Âne, Religions et Religion, Pitié suprême, le Théâtre en liberté ou la Fin de Satan.
La vérité, c'est que c'est toujours la même chose; et voilà précisément ce que j'ai voulu dire. Les Chants du crépuscule étaient la même chose que les Voix intérieures qui étaient la même chose que les Feuilles d'automne; la seconde Légende était la même chose que la première; les Quatre vents de l'esprit reprenaient tous les thèmes des Contemplations, etc. Et, à mon avis, dans cette interminable série de farouches redites, la puissance du verbe reste égale, si même elle ne va croissant. La pièce qui ouvre Toute la Lyre, et qui en rappelle quinze ou vingt autres, est peut-être la plus magistrale et la plus complète que Hugo ait écrite sur la Révolution. Quelques-uns des paysages qui viennent ensuite sont de purs chefs-d'œuvre. Il y a aussi deux ou trois poésies d'amour qui égalent les plus belles des Contemplations. Il m'est impossible de voir en quoi l'Idylle de Floriane est inférieure à n'importe quel morceau des Chansons des rues et des bois, ni en quoi la dernière partie, la Corde d'airain, diffère de l'Année terrible. Des «copeaux», cela? Mon ami est impertinent. Ce sont du moins, dirait le poète, les copeaux de la massue d'Hercule. Non, non, quand les éditeurs nous annoncent Toute la Lyre, ne lisez pas: Tout le tiroir! Mon ami avait raison de dire que, s'il me plaisait de mal parler de Hugo, je devais prendre son œuvre entière. Mais c'est bien ce que j'ai fait, tout en ayant l'air de ne viser que son dernier volume; et je n'aurais pu faire autrement quand je l'eusse voulu.
—Pourtant, répondrez-vous, il faut distinguer dans l'œuvre de Hugo. Elle n'est point partout si exactement semblable à elle-même. Il y a encore de braves gens qui disent: «Oh! Moïse sur le Nil! Oh! le Chant de fête de Néron!... Mais, Monsieur, ne trouvez-vous pas qu'il y ait déjà du mauvais goût dans les Orientales?» Et d'autres, au contraire: «Il est certain qu'il y eut d'abord chez Hugo, de l'Écouchard-Lebrun, du Millevoye et du Soumet. Mais le symphoniste des Contemplations! mais le poète épique de la Légende!» L'autre jour encore M. Sarcey écrivait, dans sa causerie du Parti National: «Victor Hugo a plusieurs manières; il s'est renouvelé lui-même quatre ou cinq fois.» Quatre ou cinq fois! Je voudrais bien que M. Sarcey me les indiquât avec précision. Je crois que, à bien le prendre, Hugo n'a jamais eu qu'une manière. La preuve, c'est que Toute la Lyre se compose de pièces écrites par le poète aux diverses époques de sa vie, et que cependant l'unité d'impression est parfaite, va presque jusqu'à l'ennui. On peut sans doute distinguer le Hugo d'avant les Contemplations et celui d'après, mais c'est tout; et si vous cherchez à saisir ses «manières» successives, vous trouverez que ce sont justement celles que le dictionnaire Bouillet signale chez je ne sais quel grand peintre: «Première manière: il se cherche; deuxième manière: il s'est trouvé; troisième manière: il se dépasse.» Ainsi, la poésie de Hugo s'enrichit d'un vocabulaire de plus en plus vaste, se fait un bestiarium de mots et d'images toujours plus fourmillant, plus rugissant et plus fauve. Mais sa puissance d'expression n'offre, d'un volume à l'autre, que des différences de degré, non d'espèce.
Cette puissance, le poète l'a sans doute appliquée, dans le cours de sa vie, à des sujets différents et même à des idées contraires. Mais ces idées et ces sujets, il semble toujours les recevoir du dehors. C'est après les poèmes de Vigny et même après la Chute d'un Ange qu'il conçoit la Légende des Siècles. C'est après Gautier et Banville qu'il se fait, à l'occasion, néo-grec. C'est après que Michelet, George Sand et d'autres ont écrit, qu'il lui vient une si grande pitié pour les misérables et les opprimés, et le culte de la Révolution, et la haine des rois, et l'humanitairerie mystique, et la charité à bras ouverts, et quelquefois à bras tendus et à poings fermés... Ce serait être dupe que de tenter l'histoire des idées de Victor Hugo, car, comme il n'est qu'un écho, elles se succèdent en lui, mais ne s'engendrent point l'une l'autre. C'est une cloche retentissante! dont les plus grandes, ou, pour mieux dire, les plus grosses idées de la première moitié de ce siècle sont venues tour à tour tirer la corde...
Si donc on veut définir le génie de Hugo par ce qui lui est essentiel, je crois qu'il convient d'écarter ses idées et sa philosophie. Car elles ne lui appartiennent pas ou ne lui appartiennent que par l'outrance, l'énormité, la redondance prodigieuse de la traduction qu'il en a donnée; et il ne les a adoptées d'ailleurs que parce qu'elles prêtaient à cette énormité et à cette outrance d'expression. C'est l'ouvrier des mots, l'homme de style, qui commande chez lui à l'homme de pensée et de sentiment. Analyser et décrire sa poétique et sa rhétorique, c'est définir Hugo tout entier,—ou presque.
Et ainsi je reviens par un détour à la phrase que j'avais eu le chagrin de laisser inachevée: «Oui, tout ce que j'ai dit est vrai, mais...» Mais, avec tout cela, Victor Hugo est unique, il est dieu. On peut affirmer, je crois, que nul poète, ni dans les temps anciens, ni dans les temps modernes, n'a eu à ce degré, avec cette abondance, cette force, cette précision, cet éclat, cette grandeur, l'imagination de la forme. La qualité de son esprit ne m'éblouit ni ne me charme, hélas! ou même m'incite à me réfugier dans la pensée délicate ou dans le tendre cœur des poètes qui me sont chers: mais son verbe m'écrase. «Une âme violente et grossière», comme l'a appelée Louis Veuillot, soit; mais une bouche divine... Et, ici, ce m'est un grand bonheur que d'autres, plus habiles que moi, M. Renouvier, M. Ernest Dupuy et surtout M. Émile Faguet, aient décrit et loué les procédés du style et de la versification de Victor Hugo: ne pouvant faire aussi bien qu'eux, je vous renvoie avec joie à leurs études[7]. Je me contenterai de choisir dans Toute la Lyre, pour votre plus noble divertissement, quelques exemples de ce don d'amplification étourdissante et vertigineuse. Vous y verrez qu'aucun homme n'a jamais su développer une seule idée par un si grand nombre de comparaisons et de métaphores, ni si justes, ni si brillantes, ni si rares, ni, en général, si claires, et n'a su enchaîner ces images dans des périodes qui eussent tant de mouvement, ni un mouvement si large, si emporté, si continu,—ni qui emplissent l'oreille de rythmes plus sensibles, d'une musique plus drue et plus sonore. Je sais bien que le pauvre Hugo n'a que cela. Mais ce rien, dans la mesure où je l'ai dit, personne ne l'a jamais eu. Ne le plaignons donc pas trop.
Venons au détail. Il s'agit, à un endroit du poème intitulé l'Échafaud, d'exprimer cette idée (vraie ou fausse, il n'importe ici) que Marat a été à la fois bon et mauvais, féroce et bienfaisant. Voici le début:
Entendez-vous Marat qui hurle dans sa cave?
Sa morsure aux tyrans s'en va baiser l'esclave.
Or, cette idée, Hugo l'exprime dans un couplet de quarante et un vers, par trente-cinq images différentes, toutes belles, toutes souverainement expressives. J'en prends une poignée, au hasard:
............Il écrit;
Le vent d'orage emporte et sème son esprit,
Une feuille, de lange et d'amour inondée...
.............
Il dénonce, il délivre; il console, il maudit;
De la liberté sainte il est l'âpre bandit.
.............
Il est le misérable; il est le formidable;
Il est l'auguste infâme; il est le nain géant;
Il égorge, massacre, extermine en créant;
Un pauvre en deuil l'émeut, un roi saignant le charme;
Sa fureur aime; il verse une effroyable larme.