—Eh bien! me direz-vous, ne sont-ce pas là de beaux thèmes? Y a-t-il plus de pensée, puisqu'il vous en faut, chez Lamartine ou Musset? Et quelle idée vous faites-vous donc de la poésie?
—Oui, je sais que la poésie n'est que sentiment, couleur et musique, et qu'elle n'a presque pas besoin de pensée. J'en connais qui semble faite de rien, et qui me remplit tout entier. Mais que puis-je contre une impression répétée et persistante? Non, le bruit énorme, les cymbales retentissantes des vers innombrables de Victor Hugo ne sont point pâture d'âme,—pas assez pour moi du moins. Je dirais volontiers de ses vers: «Ils sont trop! Ils m'empêchent de sentir sa poésie»... La demi-douzaine d'idées et de sentiments que j'énumérais tout à l'heure, songez qu'il les a développés en cinquante ou soixante mille vers. Il y a tel de ces lieux communs qu'il a repris une centaine de fois. Cette idée, qu'on aime partout de la même façon, et qu'Amaryllis et Margot, c'est kifkif, lui a inspiré les quatre ou cinq mille vers octosyllabiques des Chansons des rues et des bois. Cette autre idée, que tout finira par une embrassade de tous les hommes en Dieu, ne lui a guère moins suggéré d'alexandrins. Il nous a certainement confié plusieurs milliers de fois que le poète est un prophète et un voyant. Il n'y a pas une seule pièce dans Toute la Lyre, qui ne rappelle des pages, je ne dis pas analogues, mais parfaitement semblables, de chacun des recueils précédents. Voici un jeu que je propose aux rares honnêtes gens qui ont vraiment lu les poètes contemporains. Quelqu'un nous citerait au hasard des vers ou même des couplets de Victor Hugo et nous demanderait d'où ils sont tirés. Nous devinerions peut-être que ces vers sont antérieurs ou postérieurs à 1840; mais, neuf fois sur dix, nous ne saurions à quel volume les rapporter. Or, si l'on jouait au même jeu avec Lamartine et Musset (que j'ai beaucoup moins lus, les aimant depuis moins longtemps), je me ferais fort de gagner presque à tout coup. Ne m'accusez point de puérilité. Ce détour chinois m'est une façon de constater une chose étrange. Nul n'a fait des vers plus précis de contours que l'auteur de la Légende et des Contemplations,—et nul n'en a fait, si je puis dire, de plus indiscernables, de plus aisés à substituer les uns aux autres. Cela est à la fois stupéfiant de richesse et prodigieux d'indigence.
Et puis, je l'ai tant lu jadis, je me suis si bien pénétré de ses habitudes de style, de ses images ordinaires, de son vocabulaire, de son rythme, de ses rimes, de ses manies, que, lisant un nouveau volume de lui, il m'a semblé que je le relisais. Tous ces vers inconnus, je les reconnaissais à mesure. Pour un peu, j'aurais cru que, par un phénomène mystérieux, c'était moi qui les faisais, et que je parodiais l'auteur de l'Âne. Cette illusion vous paraîtra moins gasconne si vous songez que nul poète, en effet, n'a été ni plus souvent, ni plus aisément, ni plus parfaitement parodié. M. Albert Sorel a fait des suites de vers considérables qui pourraient, à la rigueur, être de Victor Hugo, et où, seule, quelque bizarrerie trop forte, ou mieux, quelque faiblesse de rime et quelque essoufflement laissent deviner le jeu sacrilège. Et, d'autre part, je me souviens d'avoir perdu des sommes en pariant, après un peu d'hésitation, que des vers de la Légende, qu'on m'avait cités, étaient de M. Sorel. (Les voici, ces vers; ils décrivent la salle à manger d'Éviradnus:
Cette salle à manger de titans est si haute,
Qu'en égarant, de poutre en poutre, son regard
Aux étages confus de ce plafond hagard,
On est presque étonné de n'y pas voir d'étoiles.)
Et cela ne prouve pas précisément que les bons lettrés qui se livrent à ces exercices aient le génie de Victor Hugo. Il est même certain que ce qu'il peut y avoir de beauté dans leurs parodies (et il s'en trouve quelquefois) appartient de droit au grand poète parodié. Mais cela prouve au moins qu'il y a dans la poésie de l'auteur des Quatre Vents de l'esprit une énorme part de fabrication quasi mécanique et automatique, quelque chose où ni le cœur, ni la pensée ne sont intéressés. Et c'est pourquoi j'ai pu lire, avec une admiration stupéfaite, il est vrai, et dans une sorte d'ivresse physique, mais sans une minute d'émotion, de douceur intérieure, et sans le moindre désir de larmes, les dix mille vers de Toute la Lyre. J'assistais à cette poésie si je puis dire; j'étais même parfois bousculé par elle; mais elle n'entrait pas en moi.
Peut-être comprendrez-vous, maintenant ma tendresse pour Lamartine et Musset, ces médiocres ouvriers qu'on ne parodie point, que personne n'a jamais eu l'idée de parodier. Ce n'est pas qu'ils aient mis dans leurs vers ce que la poésie proprement dite ne comporte point: l'analyse aiguë de Stendhal, par exemple, ou l'ironie nuancée de Renan. Et ce n'est pas non plus qu'ils aient évité les redites. Mais, d'abord, je trouve, à tort ou à raison, plus de substance dans leur œuvre, plus de rêve et aussi de pensée chez l'un et, à coup sûr, plus de passion chez l'autre. Je les sens absolument sincères, et que leur poésie s'écoule d'eux involontairement. Et surtout il me semble toujours que, ce qu'ils expriment, je pourrais l'éprouver, que c'est mon âme à moi, qui parle dans leurs vers, et qu'elle chante, par eux, ce qu'elle n'aurait su dire toute seule. Ces poètes, qui ont un don que je n'ai pas, sont après tout des gens comme moi, de ma société et de mon temps, avec qui il m'eût été possible de converser...
L'âme de Hugo (et c'est tant pis pour moi) est par trop étrangère à la mienne. Il y a dans son œuvre trop d'attitudes, trop de sentiments, trop de façons de voir le monde et l'histoire que j'ai peine à comprendre et qui même répugnent à mes plus chères habitudes d'esprit. Les milliers de vers où il dit: «Moi, le penseur», où il se qualifie de mage effaré, où il se compare aux lions et aux aigles, où il menace l'ombre, la nuit et le mystère de je ne sais quelle effraction, sont insupportables aux hommes modestes, et à ceux qui essayent vraiment de penser. Quand il annonce avec fracas qu'il presse du genou la poitrine du sphinx et qu'il lui a arraché son secret, je me dis: «Il est bien heureux!» et quand je vois que ce qu'il a découvert, au bout du compte, c'est le manichéisme le plus naïf, ou l'optimisme le plus simplet, je me dis: «Que d'embarras!» Je sens là-dedans un air d'insincérité. Un bourgeois d'aujourd'hui qui vaticine constamment à la façon d'Isaïe et d'Ézéchiel, comme s'il vivait dans le désert, comme s'il mangeait des sauterelles et comme s'il avait réellement des entretiens avec Dieu sur la montagne, me paraît quelque chose d'aussi saugrenu et d'aussi faux qu'un bourgeois du dix-septième siècle imitant le délire de Pindare. Cela me fâche un peu que, ayant vécu dans le siècle qui a le mieux compris l'histoire, ce poète n'en ait vu que le décor et le bric-à-brac, et que les Papes et les rois lui apparaissent tous comme des porcs ou comme des tigres. Il a des enthousiasmes et des mépris qui m'offensent également. Un homme pour qui Robespierre, Saint-Just et même Hébert et Marat sont des géants, pour qui Bossuet et de Maistre sont des monstres odieux, et pour qui Nisard et Mérimée sont des imbéciles...; cet homme-là peut avoir du génie: soyez sûrs qu'il n'a que ça. Son inintelligence des âmes, de la vie humaine et de ses complexités est incroyable. Ses énumérations des grands hommes, des mages, des porte-flambeaux, sont de merveilleux coq-à-l'âne, des chefs-d'œuvre de bouffonnerie inconsciente. C'est Homais à Pathmos... De vieux bergers à barbes de fleuves qui conversent avec Dieu; des rois qui sont des brigands; des brigands qui sont des héros; des courtisanes qui sont des saintes; des prêtres affreux: des petits enfants qui savent le grand secret et des gotons qui l'expliquent couramment rien qu'en montrant leurs jambes; l'humanité mise en antithèses, pareille à un immense guignol apocalyptique; l'histoire, coupée en deux, net, par la Révolution; l'ombre avant, la lumière après... telle est sa vision des choses. Elle est d'une surprenante simplicité. Aucune des doctrines qui ont presque renouvelé cette vision en nous ne semble être arrivée jusqu'à lui. Il ne les a ni pressenties ni connues. Quand il rencontre Darwin, il le raille du même ton qu'aurait fait Louis Veuillot. Il n'est plus de ce temps, sans être, comme Homère, Virgile ou Racine, de tous les temps. C'est un vieux sans être un ancien. Il est loin de nous, très loin...
—Oui, tout cela peut être vrai. Mais...
II.
«Mais ça n'est pas vrai, m'écrit un de mes amis. Tu as le droit de dire de Hugo encore plus de mal que tu n'en as dit, mais seulement à propos de ses œuvres. Ce qu'on vient d'éditer, ce sont des reliefs, des rognures,—ou des rinçures, si tu préfères cette métaphore. Les héritiers,—par piété évidemment,—font flèche de tout bois et même de tous copeaux. Ils publient tous les brouillons, même ceux, du panier. Mon impression, à moi, qui ai lu tout Victor Hugo comme toi, et assez récemment, c'est que Toute la Lyre est une collection d'épreuves ratées; sauf trois ou quatre exceptions, guère plus, chaque pièce me rappelle un équivalent, un «original» supérieur. Chaque théorie a déjà été exprimée avec plus de puissance et de développement... Ce qu'on nous donne aujourd'hui, c'est de la parodie de Hugo, non par Sorel, mais par Hugo. C'est comme les charges, qui sont au Louvre, du rapin Michel-Ange...»