Le jeune marquis Wolfgang de Cadolles, fils d'émigré, s'enrôle dans l'armée de l'empereur par besoin d'action, patriotisme, amour de la gloire. Il se distingue à Wagram; l'empereur le décore de sa main, et dès lors le marquis appartient corps et âme à Napoléon. Il devient rapidement colonel. Après l'abdication de l'empereur, Wolfgang retrouve son père rapatrié, et une belle royaliste qu'il aime depuis son adolescence, Mme de Timey. Il est près de faire sa soumission aux Bourbons, quand l'empereur revient de l'île d'Elbe. Comme Ney, comme Labédoyère, Wolfgang se rallie irrésistiblement à son ancien maître. Il se cache après Waterloo; il écrit à Mme de Timey: «Venez et fuyons ensemble.» Elle hésite et répond: «Non.» Seconde lettre de Wolfgang: «Puisque vous ne voulez pas fuir avec moi, vous ne m'aimez plus, et je me constitue prisonnier.» Et, quoique le roi lui ait accordé spontanément sa grâce, il se tue dans sa prison.
Voilà un canevas de drame. Il n'est pas prodigieusement original. Il pourrait être de n'importe qui. Or, il est de l'auteur de Une Martyre, des Litanies de Satan et de Delphine et Hippolyte. C'est M. Crépet qui nous en donne le scénario assez développé dans le volume qu'il vient de publier: Œuvres posthumes et Correspondances inédites de Charles Baudelaire.
Il faut être juste. Deux scènes, dans ce scénario, portent la marque du poète des Fleurs du mal.
Au premier acte, nous avons vu arriver chez le comte de Cadolles un soldat français, le trompette Triton, blessé, sanglant, déguenillé. Triton, guéri, devient chef des piqueurs du comte, et Wolfgang passe sa vie à la chasse avec Triton. «Ce trompette, à son insu, corrompt, séduit le marquis. Il lui explique, dans son langage de trompette, dans un style violent, pittoresque, grossier, naïf, ce que c'est qu'un combat, une charge de cavalerie; ce que c'est que la gloire, les amitiés de régiment, etc. Depuis longtemps, bien longtemps, Triton n'a plus de famille; il n'est pas rentré au village depuis les grandes guerres de la république; il ne sait pas ce qu'est devenue sa mère. Le régiment du 1er houzards est devenu sa famille.—Une nuit, Wolfgang dit au trompette de seller les deux meilleurs chevaux. Et, en route, il lui dit:—Devine où nous allons. Nous allons rejoindre la grande armée. Je ne veux pas qu'on se batte sans moi.»
Cela, c'est d'assez bonne et plausible psychologie.
Au quatrième acte, «Mme de Timey raconte son histoire à Wolfgang. Le comte de Timey, qui était un homme très intelligent et très corrompu, a été l'amant de sa mère, femme d'un autre émigré français, Mme d'Evré. Avant de mourir, après sa confession, M. le comte de Timey a voulu épouser Mlle d'Evré, qui était peut-être, et probablement même, sa fille. Le moribond a employé sa nuit de noces à enseigner à sa femme sa corruption morale et sa corruption politique. Il lui a dit finalement: Ma chère fille, je laisse dans votre âme virginale l'expérience d'un vieux roué. Et puis, il est mort. Ainsi, elle s'est trouvée subitement riche, veuve quoique vierge, et pleine d'expérience quoique innocente.»
Cela, c'est du bizarre, du surprenant, du diabolique, du satanique, et Baudelaire a dû être particulièrement satisfait de cette invention.
Mais, au reste, je ne vous ai parlé de ce plan de drame que pour avoir le droit de vous parler, à cette place[1], de Baudelaire lui-même. J'ai passé, en parcourant ses Œuvres posthumes, par trois impressions. J'ai senti l'impuissance et la stérilité de cet homme, et il m'a presque irrité par ses prétentions. Puis j'ai senti sa misère, sa souffrance intime, et je l'ai plaint; j'ai reconnu en lui des vertus d'honnête homme; j'ai cru à sa sincérité d'artiste, dont je doutais d'abord.—Enfin, ayant relu les Fleurs du mal, j'y ai pris plus de plaisir que je n'en attendais, et j'ai été contraint de reconnaître, quoi qu'en aient dit d'habiles gens, la réelle, l'irréductible originalité de cet esprit si incomplet.
J'ouvre les deux petits recueils de «Pensées» de Baudelaire, Fusées et Mon cœur mis à nu. Il n'y a pas à dire, cela est terriblement pauvre, avec de grands airs. C'est la recherche la plus puérile des opinions singulières. Et cela aboutit à des paradoxes aussi faciles qu'effroyables. Il y en a qui reposent tout entiers sur un mot détourné de son sens. Exemple: «L'amour, c'est le goût de la prostitution. Il n'est même pas de plaisir noble qui ne puisse être ramené à la prostitution. Qu'est-ce que l'art? Prostitution... L'être le plus prostitué, c'est l'être par excellence, Dieu.» Ou bien: «L'amour peut dériver d'un sentiment généreux. Le goût de la prostitution; mais il est bientôt corrompu par le goût de la propriété...» Si vous croyez que cela veut dire quelque chose!
Ou bien: «De la féminéité de l'Église, comme raison de son omni-puissance.» Ou bien: «Analyse des contre-religions; exemple: la prostitution sacrée. Qu'est-ce que la prostitution sacrée? Excitation nerveuse.—Mysticité du paganisme. Le mysticisme, trait d'union entre le paganisme et le christianisme. Le paganisme et le christianisme se prouvent réciproquement.» Le pire, c'est que je sens ce malheureux parfaitement incapable de développer ces notes sibyllines. Les «pensées» de Baudelaire ne sont, le plus souvent, qu'une espèce de balbutiement prétentieux et pénible. Une fois, il déclare superbement: «J'ai trouvé la définition du beau, de mon beau à moi.» Et il écrit deux pages pour nous dire qu'il ne conçoit pas la beauté sans mystère ni tristesse; mais il ne l'explique pas, il ne saurait. On n'imagine pas une tête moins philosophique.