Je ne parle pas de ces maximes d'une perversité si aisée qu'il semble qu'on en fabriquerait comme cela à la douzaine: «Moi, je dis: la volupté unique et suprême de l'amour gît dans la certitude de faire le mal. Et l'homme et la femme savent, de naissance, que dans le mal se trouve toute volupté.»—«Je comprends qu'on déserte une cause pour savoir ce qu'on éprouvera à en servir une autre.»—«Être un homme utile m'a toujours paru quelque chose de bien hideux», etc... Et son catholicisme! et son dandysme! et son mépris de la femme! et son culte de l'artificiel! Que tout cela nous paraît aujourd'hui indigent et banal! «La femme est le contraire du dandy. Donc, elle doit faire horreur... La femme est naturelle, c'est-à-dire abominable.—J'ai toujours été étonné qu'on laissât les femmes entrer dans les églises. Quelles conversations peuvent-elles avoir avec Dieu? La jeune fille, ce qu'elle est en réalité. Une petite sotte et une petite salope; la plus grande imbécillité unie à la plus grande dépravation.—Le commerce est, par son essence, satanique... Le commerce est naturel, donc il est infâme», etc... Tout est de cette force. Ces plats paradoxes me feraient presque aimer le plat bon sens de «ce coquin de Franklin».
Pourtant une chose me touche: c'est de voir combien a peiné ce malheureux pour produire ces extravagances. Il y a en lui une détresse, une angoisse, un sentiment atroce de sa stérilité. Son éditeur nous dit très sérieusement: «Nous ne possédons qu'une vingtaine de feuilles volantes qui se rattachent aux conceptions des romans et des nouvelles que Baudelaire porta vingt ans dans sa tête sans en confier rien au papier.» Les chef-d'œuvre qu'on prémédite vingt ans sans en écrire une ligne... je connais cela. Hélas! l'œuvre posthume de Baudelaire se réduit presque à des titres de nouvelles et de romans, tels que: Le Marquis invisible, la Maîtresse de l'idiot, la Négresse aux yeux bleus, la Maîtresse vierge, les Monstres, l'Autel de la volonté, le Portrait fatal... Évidemment ces titres lui semblaient très singuliers et très beaux. Mais était-ce pour lui-même quelque chose de plus que des titres? Sans cesse, dans sa correspondance, il confesse sa paresse, il jure de travailler, et il ne peut pas.
Ce qui me touche encore, c'est son dégoût des hommes et des choses; de «ce qui est». Ce dégoût, bien qu'il l'exprime le plus souvent avec une insupportable affectation, je le crois, je le sens sincère. C'est vraiment une âme née malheureuse, tourmentée de désirs toujours indéterminés, toujours inassouvis, toujours douloureux. Cet homme, si peu simple—en apparence,—si obscur dans ses idées, si préoccupé d'étonner et de mystifier les autres, m'eût immensément déplu, j'imagine, à une première rencontre. Mais j'aurais bientôt découvert que le plus mystifié et le plus étonné de tous, c'était encore lui. Sa personne m'aurait sûrement intéressé, et probablement séduit à la longue. Ce qu'on ne peut certes lui refuser, c'est d'avoir été un Inquiet. Il a eu, au plus haut point, ce qui a manqué à de plus grands que lui: le sentiment, le souci et souvent la terreur du Mystère qui nous entoure...
Chose inattendue: vers la fin de sa vie, de sa pauvre vie si sombre où la débauche morne et appliquée, puis l'opium, le haschich, et, enfin, l'alcool, avaient fait tant de ravages, son catholicisme si peu chrétien, son catholicisme impie et sensuel, celui des Fleurs du mal, semble s'épurer et s'attendrir, et lui descendre,—ou lui remonter,—dans le cœur. Il a honte de lui; il a des idées de conversion, de perfectionnement moral. Il écrit: «À Honfleur! le plus tôt possible, avant de tomber plus bas... Que de pressentiments et de signes envoyés déjà par Dieu, qu'il est grandement temps d'agir!...» Et ses notes intimes se terminent par cette page, où il y a, si vous le voulez, encore un peu d'artifice et de «pose» en face de soi-même, mais où j'ai tout aussi bien le droit de trouver (qui sait?) de la simplicité, de la piété, de l'humilité:
«Je me jure à moi-même de prendre désormais les règles suivantes pour règles éternelles de ma vie:
«Faire tous les matins ma prière à Dieu, réservoir de toute force et de toute justice, à mon père, à Mariette et à Poë, comme intercesseurs: les prier de me communiquer la force nécessaire pour accomplir tous mes devoirs, et d'octroyer à ma mère une vie assez longue pour jouir de ma transformation; travailler toute la journée, ou du moins tant que mes forces me le permettront; me fier à Dieu, c'est-à-dire à la justice même, pour la réussite de mes projets; faire, tous les soirs, une nouvelle prière, pour demander à Dieu la vie et la force pour ma mère et pour moi; faire, de tout ce que je gagnerai, quatre parts: une pour la vie courante, une pour mes créanciers, une pour mes amis, et une pour ma mère; obéir aux principes de la plus stricte sobriété, dont le premier est la suppression de tous les excitants, quels qu'ils soient.»
Plus je me rapproche de l'homme, et plus je reviens de mes préventions contre l'artiste. Dans toute sa correspondance avec son éditeur et ami Poulet-Malassis, il montre de la délicatesse, de la fierté, de la franchise, de la fidélité en amitié. Ses lettres à Sainte-Beuve lui font tout à fait honneur. Sainte-Beuve témoigna toujours beaucoup d'affection à Baudelaire, soit qu'il eût en effet du goût pour sa personne, soit qu'il le sentît très malheureux. En tous cas, l'auteur de Volupté, qui n'était pas précisément un naïf, n'a pas douté un instant de la sincérité du poète des Fleurs du mal. Baudelaire s'épanche avec Sainte-Beuve plus librement qu'avec tout autre; il est simple, affectueux, confiant. Sainte-Beuve avait coutume de l'appeler: «Mon cher enfant»; et Baudelaire (qui blanchit de bonne heure) lui répond de Bruxelles (mars 1865): «Quand vous m'appelez: Mon cher enfant, vous m'attendrissez et vous me faites rire en même temps. Malgré mes grands cheveux blancs qui me donnent l'air d'un académicien (à l'étranger), j'ai grand besoin de quelqu'un qui m'aime assez pour m'appeler son enfant...» Il lui demande, un jour, un article sur les Histoires extraordinaires de Poë; Sainte-Beuve promet l'article, ne l'écrit point, et Baudelaire ne lui en veut pas.
L'affection de Baudelaire pour le grand critique datait de loin; les Poésies de Joseph Delorme étaient déjà, au collège, un de ses livres de prédilection; et à vingt ans, il envoyait des vers (dont quelques uns assez beaux) à son poète favori... Et, en effet, les poésies de Sainte-Beuve,—si curieuses, mais qui ne sont aujourd'hui connues et aimées que d'un petit nombre de lettrés,—ressemblent déjà par endroits, sinon à des «fleurs du mal», du moins à des fleurs assez malades.
M. Crépet a bien raison de dire dans sa Préface: «J'ai la conviction que ces documents ne peuvent que servir la mémoire de Baudelaire, en la dégageant, sous certains aspects, des ombres qui la couvraient.» On constatera, en feuilletant le volume, que Baudelaire fut un bon fils. J'entends par là que jamais il ne contrista sa mère autrement que par ses vices, dont je ne sais à quel point il faut le rendre responsable, et qu'il fut constamment, avec elle, affectueux, attentif et tendre. On verra aussi que ce grand débauché garda pendant vingt ans une mulâtresse, Jeanne Duval, qui le trompa de toutes les façons; que, lorsqu'elle fut, jeune encore, frappée de paralysie, il la fit entrer à ses frais à l'hospice Dubois; que, lorsqu'elle en voulut sortir avant sa guérison, il revint habiter avec elle, et qu'il ne cessa de lui venir en aide, même après qu'il eut fixé sa résidence en Belgique, malgré l'extrême gêne à laquelle il était lui-même réduit.
Cette Jeanne Duval, c'est la maîtresse noire, le «vase de tristesse», la «grande taciturne», la «sorcière», la «nymphe ténébreuse et chaude» des Fleurs du mal. Or, il paraît bien qu'elle n'avait, à part sa race, rien de remarquable. Voici son signalement: «Pas très noire, pas très belle, cheveux noirs peu crépus, poitrine assez plate, de taille assez grande, marchant mal». Une réflexion ne vous vient-elle pas? Toutes les femmes que les poètes ont aimées et dont ils ont chanté l'incomparable beauté; depuis la maîtresse d'Anacréon jusqu'à celle de Baudelaire, en passant par Délie, Cynthie, Béatrix, Laure, Cassandre, Elvire...—si nous les avions sous les yeux telles qu'elles ont été, qui sait? elles ressembleraient peut-être à une bande de trottins, de bonnes et de figurantes, et nous nous dirions:—«N'était-ce que cela?» Ô bienfaisante poésie, fille de l'éternelle illusion!