Ainsi les esprits, même les plus modérés, refusent d'entrer dans les sentiments de M. Alphonse Daudet. Et même il se passe ici quelque chose de curieux et de touchant. On n'est pas fâché contre M. Daudet, non; mais on est affligé, et très sincèrement, de ses irrévérences et de son injustice. La superstition de l'Académie est si forte dans ce pays que beaucoup sont incapables de comprendre qu'un homme qui pourrait en être ne le veuille point. Et alors ils le plaignent d'être si aveugle et de repousser un si grand bien. Ils en ont la larme à l'œil. Et ils ne croient pas à sa sincérité: «Oui, ce sont de ces choses qu'on dit... Mais vous y viendrez... On finit toujours par y venir.»

Mais enfin, si pourtant M. Alphonse Daudet déteste l'Académie?... Je m'explique. Il reconnaîtrait lui-même, si on le pressait un peu, que les académiciens ne sont pas tous des imbéciles, des intrigants, ni des invalides. Il est, d'ailleurs, personnellement ami de plusieurs d'entre eux. Qu'est-ce que cela prouve? Tout artiste ne retient de la réalité que ce qui est conforme à son dessein; et, en outre, toute satire est forcément injuste. Mais ici l'injustice paraît si grande qu'elle vient peut-être d'un sentiment plus profond et plus réfléchi qu'on ne croit. Et si c'est à l'institution même que M. Daudet en veut? Pensez-vous que les raisons manquent pour cela? Elles ne manquent jamais pour rien, les raisons. Tâchons de pénétrer celles de l'auteur de Sapho.

On conçoit à la rigueur qu'à une époque où tout était chose d'État, où s'achevait l'unité de la France, où toute son histoire aboutissait enfin à la monarchie absolue, où partout, dans les mœurs, dans les manières, dans la religion, dans les lettres, triomphait le même esprit de discipline et d'autorité, un cardinal ait eu l'idée de préposer une compagnie de lettrés à la fixation et à la conservation de la langue. Mais aujourd'hui? dans une société si différente de l'ancienne et quand la notion même de l'État se trouve quasi renversée? Quelle cuistrerie insupportable de vouloir que l'art et la littérature continuent à relever d'une sorte de tribunal revêtu d'un caractère officiel! et quel enfantillage que ces distributions de prix, ce prolongement du collège qui assimile pour toute la vie les littérateurs à des écoliers! Et ne dites pas: «C'est tout ce qui nous reste de l'ancienne France; gardons une institution si vénérable par son antiquité. Il faut que vous soyez, Monsieur, tout à fait dénué du sens de l'histoire, c'est-à-dire de la faculté de trouver bon ce qui est vieux, pour insulter l'Académie!» Eh! la royauté aussi, et les parlements, et les corporations, et la noblesse étaient vénérables par leur grand âge! Ne dites pas non plus: «L'Académie maintient le goût.» Quel goût? Le sien apparemment. Mais peut-elle en avoir un, alors que ses membres en ont nécessairement plusieurs? Et de quel droit, à quel titre définirait-elle «le goût»? Je crois volontiers à la compétence de tel ou tel académicien: je ne puis croire à celle de l'Académie. Au reste, je crois surtout à la mienne; et, comme je sens qu'elle ne vaut que pour moi, je tire de là des conséquences. Ne dites pas davantage que l'Académie conserve une tradition de décence et de politesse. Nous savons fort bien être décents et polis sans elle, quand on ne nous met pas en colère. Enfin, je vois que quatre ou cinq des plus grands génies littéraires de ce siècle, sans compter une douzaine de talents supérieurs, ont été repoussés ou oubliés par l'Académie. Quoi qu'on dise, cela est grave et cela me la gâte. Et j'avais tort de prétendre tout à l'heure qu'elle ne peut avoir un goût collectif et qui soit le goût académique. Seulement, ce goût ne saurait être qu'un goût moyen, entendez un goût médiocre. Et ce goût moyen, ce goût bourgeois et lâche, qui n'est peut-être pas celui de tous les académiciens, mais qui est celui de l'Académie, s'impose plus ou moins à qui veut lui plaire, et peut faire par là beaucoup de mal... S'ils avaient été préoccupés de la coupole, ni MM. Meilhac et Halévy n'auraient fait la Grande Duchesse, ni M. Zola n'aurait fait l'Assommoir, ni M. Daudet n'aurait fait l'Immortel...

Il est certain qu'avec tout cela, on l'aime, cette risible Académie, et que les plus fiers et les plus révoltés finissent souvent par lui faire amende honorable. Pourquoi? Oh! tout simplement parce qu'elle assure ceux qu'elle choisit de leur propre mérite, qu'elle le garantit solennellement, que parfois même elle l'apprend au public qui l'ignorait; parce qu'elle donne de la considération, de l'importance, des galons, un chapeau, une épée. Mais, au fond, cela ne fait guère honneur à l'humanité; cela montre combien nous sommes faibles et vaniteux. Que dis-je? L'Académie est une institution radicalement immorale, puisqu'elle n'ajoute rien au vrai mérite et qu'elle en donne les apparences à l'intrigue ou à la médiocrité. Peuple! elle te trompe, car sa fonction affirme une compétence qu'elle ne peut avoir... (Je songe seulement que la compétence du gouvernement est encore plus contestable sur la même matière... et, comme on m'affirme que M. Alphonse Daudet est officier de la Légion-d'Honneur, pour ses livres, je médite douloureusement sur les inconséquences des âmes les mieux trempées.)

Tout ce que j'ai voulu dire au bout du compte, c'est qu'il y a quelque chose d'aussi outré, pour le moins, dans les reproches amers ou tendres adressés par nombre de bonnes gens à M. Alphonse Daudet que dans les colères de celui-ci contre l'institution des Quarante. Je me hâte d'ajouter que j'ai la modestie de ne point partager les sentiments de M. Daudet. Car, pour les partager, il serait bon d'être aussi fort, aussi austère et aussi évidemment désintéressé que lui. (C'est ce qu'ont oublié quelques chroniqueurs farouches, de ceux qui vont criant: «Ne coupez pas les ailes au génie», comme s'ils étaient personnellement menacés.) Mais je reconnais à M. Daudet (et c'est singulier d'avoir à dire une chose si simple) le droit d'éprouver ces sentiments; je le lui reconnais avec entrain, et je suis enchanté qu'il les ait éprouvés, puisqu'il en a fait ce livre, et qu'il a su répondre si crânement, à travers deux siècles et demi, aux Sentiments de l'Académie sur le Cid par les Sentiments de Tartarin sur l'Académie.

Tartarin, c'est ici Védrine, le bon, le fier, le génial Védrine. Et c'est maintenant que commencent mes objections, à moi. Védrine ne me plaît pas énormément. C'est lui qui éreinte tout le temps l'Académie et qui tire la morale de l'histoire. J'aimerais que l'éreintement se fit uniquement par le récit et les tableaux, et que la morale s'en dégageât d'elle-même. Le livre y gagnerait, à mon sens; et les malveillants auraient moins beau jeu à l'accuser de puérilité et d'injustice. Déjà M. Émile Zola, dans l'Œuvre, nous avait montré un romancier qui était, à n'en pas douter, M. Zola en personne; et ce romancier était fort, était généreux, était magnanime: une manière de bon Dieu! De même le sculpteur Védrine. Il a tout: du génie, des vertus, une femme qui l'adore, des enfants d'une beauté merveilleuse. Il n'aime pas l'argent. Il transperce les hommes de son regard, il sonde les reins et les cœurs. Il morigène, il fustige, il stigmatise. Quelquefois aussi, il bénit. Du bateau où il croque des paysages, pendant que ses beaux enfants «pétris d'amour et de lumière» s'ébattent sur la rive, il tend ses mains de christ aux jeunes générations... Avec tout cela, je crois bien qu'il lui arrive de dire des sottises,—des sottises de rapin échauffé, d'artiste à grande barbe et à grands gestes. Le malheureux a conservé cette illusion, que c'est la faute de l'Université s'il n'y a pas plus d'esprits originaux en France, et qu'un professeur de rhétorique est un homme qui s'est donné pour tâche d'étouffer le génie chez les pauvres potaches confiés à ses soins. Écoutez-le parler du père Astier-Réhu: «Ah! le saligaud, nous a-t-il assez raclés, épluchés, sarclés... Il y en avait qui résistaient au fer et à la bêche, mais le vieux s'acharnait des outils et des ongles, arrivait à nous faire tous propres et plats comme un banc d'école. Aussi regarde-les, ceux qui ont passé par ses mains, à part quelques révoltés comme Herscher qui, dans sa haine du convenu, tombe à l'excessif et à l'ignoble, comme moi qui dois à cette vieille bête mon goût du contourné, de l'exaspéré, ma sculpture en sacs de noix, comme ils disent... tous les autres, abrutis, rasés, vidés...» Bien candide, ce bon Védrine... J'ai eu l'honneur d'être professeur de rhétorique, ce qui est un métier fort amusant; et je jure devant Dieu que je n'ai jamais étouffé le génie et que je n'ai jamais vu personne l'étouffer autour de moi...

Tous les autres personnages sont, à des degrés divers, vivants et vrais; mais quelques-uns avec un peu d'inattendu et comme des trous, des solutions de continuité dans leur psychologie.

Voici l'historien Astier-Réhu. Oh! nous savons tout de suite que c'est un imbécile, et «quel pauvre cerveau de paysan laborieux, quelle étroitesse d'intelligence cachent la solennité de ce lauréat académique fabricant d'in-octavos, sa parole à son d'ophicléide faite pour les hauteurs de la chaire». Mais M. Alphonse Daudet le hait d'une haine si féroce, qu'il oublie de nous dire que cet imbécile est un fort honnête homme, et que je le prenais, moi, de la meilleure foi du monde, sinon pour un vieux gredin, du moins pour un fort plat personnage. Or, dans toute la seconde partie du roman, il fait un tas de choses fort au-dessus de la probité moyenne, et qui semblent même partir d'une âme vraiment haute. Et certes on peut être à la fois une vieille bête et un très honnête homme; mais, je ne sais comment cela se fait, je n'étais point préparé du tout aux belles actions d'Astier-Réhu. Quand j'ai vu tout à coup cet Auvergnat éclater d'indignation parce que son fils doit épouser une femme qui a vingt ans de plus que lui et qui a eu un amant, mais qui est duchesse, très belle, influente et prodigieusement riche, ma surprise n'a pas été mince. Je l'aurais cru moins insensible, je ne dis pas à l'argent, mais aux titres, aux marques extérieures de la puissance: je m'étais trompé. C'est sans doute ma faute; et lorsque, ensuite, je l'ai vu si digne dans l'affaire des faux autographes, si décidé à braver le ridicule, à sacrifier sa réputation et toute sa vie à la justice et à la vérité, je n'ai plus eu d'étonnement. Mais il m'en est revenu un peu, je l'avoue, à le voir se jeter à la Seine du haut du pont des Arts... Oui, je sais, le retour chez lui, les propos atroces de sa femme ont achevé de le désespérer et de l'affoler... Mais il m'avait si bien paru jusque-là qu'Astier-Réhu n'était point de ceux qui se suicident! Car enfin, quoi qu'il lui soit arrivé, il reste académicien, secrétaire perpétuel, logé à l'Institut; et les choses s'oublient, et dans huit jours on ne songera plus à son affaire, ou même sa loyauté et son courage lui auront ramené des défenseurs... Vous me direz que, au moment de son suicide, il est revenu de tout, même des vanités académiques... Mais justement il m'avait donné l'idée d'un homme absolument incapable de revenir jamais de certaines vanités. Bref, j'ai des doutes.

Peut-être en aurais-je moins, si M. Daudet avait moins accablé de ses mépris, au commencement, cet excellent cuistre, et s'il l'avait considéré avec moins d'antipathie et plus de sérénité. Moi, les Astier-Réhu ne me sont point si odieux. Il peut y avoir de la bonhomie et il y a toujours de la candeur dans leur pédantisme et dans leur étroitesse d'esprit... Enfin, n'en parlons plus.

De même, quand la sèche et sifflante Mme Astier l'attend à la fin pour lui jeter sa haine à la figure et pour lui apprendre que, s'il est arrivé à l'Académie, c'est qu'elle s'en est mêlée (... Et elle précisait les détails de son élection, lui rappelait son fameux mot sur les voilettes de Mme Astier, qui sentaient le tabac, malgré qu'il ne fumât jamais... «un mot, mon cher, qui vous a rendu plus célèbre que tous vos livres»), je cherche quel intérêt peut avoir une personne si fine à désespérer et à chasser d'auprès d'elle un mari qui ne serait rien sans elle, il est vrai, mais sans qui elle serait moins encore. Et, si vous répondez que la colère l'emporte, je m'étonne donc qu'elle se possède si bien dans tout le reste du livre. Ou bien alors, je demande comment il se fait que cette femme si avisée et qui a tant de pouvoir sur son mari ne l'ait pas empêché, à tout prix et par tous les moyens, d'intenter le risible procès où doit sombrer une considération dont elle a sa part. Là encore j'ai des doutes.