Et j'en ai de plus sérieux encore sur la vraisemblance de l'aventure d'Astier-Réhu et d'Albin Fage. M. Alphonse Daudet m'allèguera celle d'Émile Chasles et de Vrain-Lucas. Mais le maniaque Émile Chasles était un mathématicien qu'aucune étude antérieure n'avait pu prémunir contre les mystifications dont il fut victime. Le cas d'Astier-Réhu n'est point le même. Astier-Réhu a été professeur d'histoire; il est, je suppose, agrégé d'histoire et docteur ès lettres pour une thèse historique. Cela veut dire qu'il sait son métier. Quoiqu'il ne soit qu'un imbécile, il connaît certainement les méthodes de vérification des manuscrits; il n'est point nécessaire d'être un aigle pour les savoir et les appliquer... L'Académie peut bien faire encadrer l'autographe de Rotrou, parce qu'elle n'y regarde pas de très près, parce qu'elle est un corps et que les corps sont toujours bêtes. Mais Astier-Réhu, si simple qu'il soit, ne peut être à ce point la dupe de Fage. D'ailleurs, il a publié des livres d'histoire qui ont été lus, jugés, épluchés par les rédacteurs de la Revue historique, de la Revue critique et du Journal des savants, et ni M. Gabriel Monod, ni M. Fustel de Coulanges, ni M. Paul Meyer, ni M. Ernest Lavisse, ni M. Sorel, ni M. Guiraud ne se seraient laissés prendre aux pièces fabriquées par l'astucieux bossu. L'aventure d'Astier-Réhu me paraît tout bonnement impossible. M. Daudet, parti d'un fait vrai, l'a rendu totalement invraisemblable et faux parce qu'il en a changé toutes les conditions. Il est fâcheux que le principal épisode de son roman repose sur cette impossibilité radicale.
20 août 1888
J'ai attendu, pour vous reparler de l'Immortel, qu'on en parlât un peu moins et que l'on pût enfin s'apercevoir qu'il y a peut-être dans le dernier roman de M. Alphonse Daudet autre chose qu'une satire de l'Académie.
Le spectacle a été des plus divertissants pendant un mois. On a pu voir, au tapage qui s'est produit, à quel point nous avons la superstition académique dans les moelles. Cela est consolant. Il y a donc encore du respect en France, et quelque attache au passé, à la tradition. Il me paraît même que les colères soulevées par l'Immortel ont été aussi disproportionnées que les sentiments de M. Alphonse Daudet sur l'Académie.
Ou plutôt, non; ces colères étaient justifiées. Car, enfin, on avait bien vu des hommes de lettres conspuer l'Académie dans leur jeunesse, quand elle ne songeait pas à eux, et y entrer dans leur âge mûr; mais on n'avait jamais vu, que je sache, un écrivain, n'ayant qu'un signe à faire pour y entrer, déclarer publiquement qu'il ne voulait pas en être, et, l'Académie lui ayant pardonné, renouveler cette impertinente déclaration. On a beau dire, cela est unique. Je ne sais pas si c'est détachement chrétien, ou comble d'orgueil, ou esprit de contradiction, ou crainte de déplaire à des amis envers qui l'on se croit engagé. Je ne prétends même pas que tant de protestations soient d'un goût très distingué. J'irai même plus loin: je crois qu'un pauvre diable médiocre et correct, ou génial et malchanceux, mais académisable à la rigueur, aurait, en dépit des apparences, plus de mérite que M. Alphonse Daudet à conspuer l'Académie; car elle pourrait lui apporter quelque chose à lui, et, la repoussant, il repousserait de réels avantages. Mais M. Alphonse Daudet, renonçant au fauteuil qu'on lui tenait tout prêt, ne renonce à rien, puisqu'il a déjà tout, «la gloire et la fortune», comme dans la chanson. Il lui est trop commode de mépriser ce que tous les autres désirent. Ce qu'il en fait, c'est pour nous ennuyer. C'est malice pure, plaisir d'insulter au plus innocent de nos préjugés et à la plus durable de nos institutions nationales. Cela est mal; cela n'est point charitable.
Mais, je le répète, c'est unique: à tel point que beaucoup refusent obstinément de croire à la sincérité de M. Daudet, ou prétendent qu'il a des regrets, tout au fond. Moi, la nouveauté de cette conduite m'intéresserait plutôt, et me rangerait du parti de l'impie. Mais voilà! je crains qu'il ne soit trop profondément satisfait de sa manifestation et de tout ce qui s'en est suivi. «Eh bien, c'est une assez bonne pierre dans la mare aux grenouilles! Ils en crient encore au bout d'un mois», a-t-il dit à l'un de ses compatriotes. Je songe là-dessus: «Croit-il donc avoir fait quelque chose de si héroïque, de si terrible et de si original?» Et alors je ne suis pas fâché du bon tour que lui joue ce gros malin de M. Zola en rendant hommage à la tradition, juste au moment où ce méchant tsigane la piétine.
—Tsigane, lui? cet homme dont le premier roman a été précisément couronné par l'Académie, cet écrivain de vie si bourgeoise et qui est notoirement un si bon père de famille?—Tsigane, oui. D'abord, parce qu'il le dit. Ensuite, parce que je le crois. Tsigane à Nîmes, à Lyon; tsigane à Paris, dans sa prime jeunesse.
Ainsi tout s'arrange, dès qu'on reconnaît au Romanichel qui vit toujours secrètement dans la peau de l'ancien Petit Chose le droit d'être un Romanichel. Ce qui m'embarrassait dans cette affaire, c'est que, sans rien perdre d'ailleurs de son grand talent, M. Alphonse Daudet avait été amené à nous révéler, dans l'Immortel, des sentiments, ou plutôt une disposition d'esprit, une philosophie générale, dont je me sens, pour ma part, fort éloigné.—Oui, ce qu'il y a au fond, dans ce roman anti-académique, c'est, comme l'a fait remarquer M. Ferdinand Brunetière, le mépris, la haine et peut-être l'inintelligence du passé et des traditions qui en maintiennent le respect.
M. Alphonse Daudet juge la besogne d'un Astier-Réhu inutile et grotesque, et il considère Astier-Réhu comme un odieux imbécile. Or, il est certain que, si un type analogue à cet académicien avait été conçu par Dickens ou Georges Elliot, ils en auraient fait un délicieux bonhomme, et beaucoup plus touchant que ridicule. Moi-même, je ne comprends rien du tout au mépris enragé de M. Daudet pour ce digne et honnête professeur et pour tous ses pareils. Comment un romancier peut-il rétrécir à ce point sa sympathie et ses facultés compréhensives?... L'auteur de l'Immortel est bien le même homme que j'ai entendu traiter Racine de haut en bas, parce que Racine exprime rarement des choses concrètes, et qui disait n'avoir retenu, de tout Tacite, qu'une phrase pittoresque sur les funérailles de Britannicus. Une telle disposition d'esprit est évidemment pour déplaire à ceux qui goûtent et essayent de comprendre les formes de la vie et de l'art dans le passé, qui y séjournent volontiers, qui y trouvent autant d'intérêt qu'au spectacle de la vie contemporaine, qui voient dans l'Académie soit une institution vénérable et salutaire, soit même une absurdité charmante,—et qui ne sont pas pour cela des cuistres ni des snobs, qui ont même quelque chance d'avoir une sagesse plus détachée et plus libérale que cet éternellement jeune Petit Chose.