M. Alphonse Daudet est un artiste hypnotisé par le présent. Les impressions qu'il reçoit des objets sont si vives qu'il n'existe pour ainsi dire pas en dehors d'elles. Il a, de plus, reçu le don de les traduire dans une langue si fébrilement expressive, que tout lui paraît languir à côté de ce mode de traduction. Étant doué de façon si particulière, il est nécessairement étroit et intransigeant (quoiqu'il lui soit arrivé, je le sais, de faire effort pour élargir ses sympathies). Il ne s'aperçoit pas qu'il y a autant de pédants impressionnistes et modernistes que de pédants académiques, et que les premiers ne sont pas toujours les moins bornés ni les moins déplaisants... Qu'est-ce que cela fait si, grâce à sa myopie, qui n'est qu'une vision intense des choses rapprochées, il nous fait, du monde où nous vivons, des peintures, éparses sans doute et fragmentaires, mais dont le relief et la couleur vibrante n'ont jamais, je crois, été égalées? Gardons notre sagesse et laissons-lui la sienne. Il vaut mieux qu'il soit comme il est; car, s'il pensait comme nous, il ne serait, tout au plus, qu'un stérile dilettante, et cela nous est tout à fait égal qu'il méprise les bons et utiles Astiers-Réhus, et qu'il n'aime pas la tragédie, puisqu'il écrit le Nabab et Sapho.

C'est un écrivain infiniment curieux. Intense, outrée, intermittente et comme émiettée, telle est d'ordinaire sa traduction de la vie. Ce qu'il rend toujours, et qu'il communique, c'est l'impression directe, immédiate, des choses. Il est, je crois, l'écrivain le plus sincèrement «réaliste» qui ait été. Le réaliste, c'est lui, et non M. Zola, je l'ai répété maintes fois. Sa façon même de composer, l'absence de liaison continue dans le développement de ses personnages, en est une preuve. Et, par contre, c'est parce que M. Zola observe sommairement, parce qu'il construit ses romans à priori et subordonne à ses conceptions les rares remarques qu'il a pu faire sur le vif, c'est pour cela que ses récits ont une si forte unité, sont d'une si large coulée,—et rappellent les belles œuvres classiques en dépit des ordures qu'il y entasse. Mais les livres de M. Daudet, construits uniquement sur des impressions notées, participent du décousu de ces impressions, en même temps qu'ils en conservent l'incomparable vivacité.

Chacun de ses personnages ne nous est présenté que dans les instants où il agit; et il n'est pas un de ses sentiments qui ne soit accompagné d'un geste, d'un air de visage, commenté par une attitude, une silhouette. C'est à cause de cela qu'ils nous entrent si avant dans l'imagination et qu'ils nous restent dans la mémoire. Entre ces apparitions, rien. C'est à nous de faire ou de supposer les liaisons nécessaires. Jamais de ces analyses de sentiments faites par l'auteur ex professo, et qu'on retrouve même chez Flaubert et les Goncourt; jamais de «morceau psychologique». Ces personnages ne vivent que dans les minutes où nous les voyons. Mais alors comme ils vivent! Cela n'a qu'un inconvénient: nous avons parfois quelque peine à accorder parfaitement entre elles ces apparitions trop espacées. Je croyais, l'autre jour, voir des trous dans le développement du caractère d'Astier-Réhu et de Mme Astier. Je n'avais pas fini et j'oubliais la duchesse. Vous vous rappelez comment ce jeune «struglifeur» de Paul Astier se fait épouser par cette Corse altière et passionnée. Aux chapitres XII et XIII, elle est encore très belle, et l'on nous apprend que ses bras et sa gorge se tiennent fort bien. Elle est, du reste, éperdument amoureuse. Et maintenant tournez quelques feuillets, et voyez au dernier chapitre le récit du mariage:

«Et Védrine disait son saisissement en voyant paraître, dans cette salle de mairie, la duchesse Padovani, pâle comme une morte, navrée, désenchantée, sous une toison de cheveux gris, ses pauvres beaux cheveux qu'elle ne prenait plus la peine de teindre. À côté d'elle, Paul Astier, Monsieur le comte, souriant et froid, toujours joli... On se regarde, personne ne trouve un mot, excepté l'employé, qui, après avoir dévisagé les deux vieilles dames, éprouve le besoin de dire en s'inclinant, la mine gracieuse:

—Nous n'attendons plus que la mariée...

—Elle est là, la mariée, répond la duchesse s'avançant la tête haute.

«... Puis la sortie, de froids saluts échangés entre les arcades du petit cloître, et le soupir soulagé de la duchesse, son: «C'est fini, mon Dieu!» avec l'intonation désespérée de la femme qui a mesuré le gouffre et s'y jette les yeux ouverts, pour tenir un engagement d'honneur.»

Comprenez-vous? Si la fière duchesse n'aime plus son architecte, pourquoi l'épouse-t-elle? Parce qu'elle l'a promis? Allons donc! Ou bien si, tout en le jugeant, elle l'aime encore, il est bien singulier qu'elle ait perdu subitement tout souci de lui plaire... Je ne dis point que tout cela soit inexplicable; je voudrais que tout cela me fût expliqué. Que s'est-il donc passé enfin, soit entre les deux amants, soit dans l'âme de Mari' Anto, depuis le moment où nous l'avons vu sauter à cheval pour rattraper son joli jeune homme à la station?...

Cette horreur de tout développement suivi, de tout éclaircissement qui n'est pas en action, est si forte chez M. Alphonse Daudet que, lorsqu'il est obligé de nous donner, pour établir son «milieu», certaines explications un peu longues, il n'hésite pas à employer l'artifice d'une correspondance ou d'un journal. C'est ainsi qu'il imagine, dans le Nabab, les mémoires de Passajon, et, dans l'Immortel, les lettres du candidat Freydet à sa sœur. Cet artifice détonne étrangement dans des livres où le souci de la vérité est, partout ailleurs, si évident. Car il se trouve que Fraydet et même Passajon ont l'œil et le style de M. Daudet, ce qui nous déconcerte un peu. Mais tout lui paraît préférable à l'exposition liée, unie, discursive. (Croyez-vous cependant que nous ne nous intéresserions pas davantage au candidat Freydet, si l'éducation, la jeunesse, le passé de ce hobereau homme de lettres nous étaient racontés tout tranquillement, tout bellement, à la papa?)

Mêmes intermittences dans la marche de l'action que dans la vie des personnages. Ici, trois actions qui s'entrecoupent: l'histoire des grandeurs et de la chute d'Astier-Réhu; l'histoire de la candidature académique d'Abel de Freydet et des progrès de la maladie verte chez ce brave garçon; l'histoire des manœuvres de Paul Astier à la poursuite d'un grand mariage. Et, sans doute, on voit aisément le lien des deux premières, puisqu'elles se rapportent toutes deux à l'Académie. Il n'est pas non plus difficile de reconnaître que l'histoire du fils se rattache à celle du père par un effet de contraste. Même il y a, dans les rencontres de ce père et de ce fils, qui n'ont pas une idée en commun, un dramatique froid navrant qui serre le cœur (et qui serait peut-être doublé si l'auteur semblait moins persuadé qu'Astier-Réhu n'est qu'une horrible vieille bête)... Mais enfin cette unité secrète, intérieure du livre, M. Alphonse Daudet s'est si peu donné la peine de nous la rendre sensible, que nous pourrions presque affecter de ne pas l'apercevoir. J'ai hâte de dire que cette façon de composer ne me choque point. Elle se rapproche de la réalité des choses, où nulle action, ne se poursuit isolément, où toutes s'enchevêtrent. Je n'ai voulu que constater ce retour de M. Alphonse Daudet aux procédés de Nabab, après l'effort de l'Évangéliste et de Sapho vers la classique unité d'action.