Troisièmement: même absence de liaison apparente dans le style que dans les caractères et dans la composition du livre. Pas une phrase pleine, ronde, de tour oratoire ou didactique. C'est une dislocation ou, pour mieux dire, un émiettement, un poudroiement. Jamais on n'a fait un si prodigieux usage de toutes les «figures de grammaire» abréviatives, de l'anacoluthe, de l'ellipse et de ce qu'on appellerait, s'il s'agissait de latin, l'ablatif absolu. Des notations brèves, rapides, saccadées, toc-toc, comme autant de secousses électriques. Pas un poncif; une attention scrupuleuse, maladive, à traduire la sensation immédiate des objets par le moins de mots possibles et par les mots ou les concours de mots les plus expressifs. C'est une continuelle invention de style, si audacieuse, si frémissante et si sûre que, les meilleures pages de Goncourt mises à part, on n'en a peut-être pas vu de pareilles depuis Saint-Simon. Astier-Réhu oserait dire que c'est une perpétuelle hypotypose.
J'ouvre au hasard (et je vous assure que ce n'est point ici une formule):
«Pour midi, la messe noire (essayez de dire la chose en moins de mots; et encore il y a une image!) et, bien avant l'heure, un monde énorme affluait autour de Saint-Germain-des-Prés, la circulation interdite (ablatif absolu), les seules voitures d'invités ayant droit d'arriver sur la place agrandie (c'est une sensation que vous avez certainement éprouvée: une place vide, mais entourée d'une foule, paraît beaucoup plus grande; la sensation est ici notée par un seul mot), bordée d'un sévère cordon de sergents de ville espacés en tirailleurs (cela encore fait image).» Ne raillez point mes commentaires; ne dites pas que chacune de ces «visions» est assez commune et que vous en auriez été capable. C'est possible. Mais songez qu'en voilà trois ou quatre dans la première phrase venue. C'est leur fourmillement qui est extraordinaire dans cette prose. J'ouvre encore et je lis:
«...Et penchés, soufflant très fort, académiciens et diplomates, la nuque avancée, leurs cordons, leurs grands-croix, ballant comme des sonnailles, montrent des rictus de plaisir qui ouvrent jusqu'au fond des lèvres humides, des bouches démeublées laissant entendre de petits rires semblables à des hennissements. Même le prince d'Athis humanise la courbe méprisante de son profil devant ce miracle de jeunesse et de grâce dansante qui, du bout de ses pointes, décroche tous ces masques mondains; et le Turc Mourad Bey, qui n'a pas dit un mot de la soirée, affalé sur un fauteuil, maintenant gesticule au premier rang, gonfle ses narines, désorbite ses yeux, pousse les cris gutturaux d'un obscène et démesuré Caragouss. Dans ce frénétisme de vivats, de bravos, la fillette volte, bondit, dissimule si harmonieusement le travail musculaire de tout son corps que sa danse paraîtrait facile, la distraction d'une libellule, sans les quelques pointes de sueur sur la chair gracile et pleine du décolletage et le sourire en coin des lèvres, aiguisé, volontaire, presque méchant, où se trahit l'effort, la fatigue du ravissant petit animal.»
Je vous prie de méditer sur cette page. Je ne veux plus citer, car où m'arrêterais-je? Je vous engage seulement à relire le dîner chez la duchesse Padovani, l'enterrement de Loisillon, le duel de Paul Astier, etc... Il y a là-dedans, avec un peu d'outrance tartarinesque, une concision puissante, une ironie à la fois très violente et très fine; et surtout, jamais on n'a mieux su nous enfoncer les choses dans les yeux, rien qu'avec des mots. Et notez que l'effort s'arrête toujours au point extrême par delà lequel il s'en irait tomber dans le précieux ou dans le charabia impressionniste. Dans ses plus grandes audaces, M. Daudet garde un instinct de la tradition latine, un respect spontané du génie de la langue.
(Je ne puis m'empêcher, à ce propos, de vous dire combien la Vie parisienne m'a affligé dernièrement par son commentaire grammatical de l'Immortel, jugeant cette prose d'après la syntaxe du dix-huitième siècle et les principes de l'abbé le Batteux... Savez-vous les phrases que la Vie parisienne aurait dû relever? Il y en a deux, sans plus; mais elles sont atroces. Voici la première: «En cette parfaite association, sans joie... une seule note humaine et naturelle, l'enfant; et cette note troubla l'harmonie.» Et voici l'autre: «...L'évolution toute naturelle de la douleur débordante à ce complet apaisement s'accentuait ici de l'appareil du veuvage inconsolable, etc...).
Donc, pour tout le reste, je ne veux plus qu'aimer et admirer. Et voilà que je ne tiens plus du tout à mes critiques. On a dit que les personnages de l'Immortel n'étaient que des pantins fort expressifs, qu'ils n'avaient pas de «dessous». Ces dessous ne sont pas exprimés, c'est vrai, mais la pantomime de ces véridiques et vivantes marionnettes est si juste que chacun de leurs gestes ou de leurs airs de tête nous révèle leur âme et tout leur passé; et je ne croirai jamais qu'un romancier qui, rien qu'en notant des mouvements extérieurs et de brefs discours, a pu suggérer à M. Brunetière l'idée d'un si beau roman (Revue des Deux-Mondes du 1er août), soit un psychologue si insuffisant. Complétons ce qu'il nous donne, sans en être autrement fiers; car ce qu'il nous donne, c'est ce que nous n'aurions pas trouvé. Au contraire, ce qui manque à son roman, je serais presque capable de l'y mettre, et le père Astier-Réhu lui-même saurait nous le dire et nous le développer... Le seul don de l'expression pittoresque, à un pareil degré, me fait passer aisément sur une psychologie peut-être sommaire et sur un certain manque de renanisme... Et puis, je ne sais plus. Après huit jours de soleil, voilà le froid revenu, un froid dur, brutal, noir. Nos raisins ne mûriront pas. Je n'ai rencontré ce matin, dans la campagne, que des figures tristes. Brr... je vais me chauffer à la cuisine,—aujourd'hui, 17 août.[Retour à la Table des Matières]
ERNEST RENAN
LE «PRÊTRE DE NÉMI»[10].
Le grand magicien nous préparait une dernière surprise: il vient d'écrire une œuvre de foi. Telle a été mon impression dès l'abord, et elle m'est demeurée, bien que le livre ait produit sur d'autres une impression toute contraire. C'est peut-être qu'il y a plusieurs façons de lire et d'entendre M. Renan, et que, cette fois, j'ai choisi la bonne. Le Prêtre de Némi, contre toute attente, m'a édifié.